Métissage et créolisation

Nermin, Auvergnate et Turque

Nermin-auvergnate-et-turque_2-1024x684Nermin est une auvergnate d’origine turque, installée à Clermont-Ferrand depuis son plus jeune âge. Croisée sur le marché par Eric Roux, Nermin nous révèle les produits d’origine turque qu’elle fait pousser dans son jardin et qu’elle vend ensuite sur le marché. Son récit démontre combien le métissage d’une culture vers une autre est une réalité bien française et  prend vie dans des activités du quotidien, qu’il s’agisse de cultiver son potager ou de combiner recettes du pays natal et aliments du pays d’accueil et viceversa.

J’ai rencontré Nermin sur le marché de Cébazat qui a lieu tous les dimanches. Ce marché que l’on pourrait qualifier d’ouvrier, réuni des commerçants classiques (fromagers, bouchers, charcutiers, primeurs) et des marchands au panier, ouvriers ou retraités qui vendent le surplus de leur jardin. Ce marché est aussi occupé par des vendeurs de vêtements. Nous nous sommes rencontrés plusieurs fois avec Nermin au marché ou chez elle avec sa maman, ses garçons et son mari (celui-ci tient un kebab à Clermont, Nermin est très critique sur l’activité de son mari. Nermin et ses enfants parlent de boulangerie pour parler du commerce du père), sur le marché, chez elle ou au jardin.

Nermin Yildirim, F, 38 ans, mariée, 5 garçons, Clermont-Ferrand.

Nermin« Je suis arrivée en France en 1974 à l’âge de 1 an. C’est mon père qui est venu en France en 1973 et qui nous a fait venir un an plus tard. Il a travaillé d’abord à Ambert (63) dans une entreprise forestière. Il a fait quelques petits boulots, dont les eaux de Volvic et il est ensuite rentré chez Michelin. Je suis aujourd’hui à 90% auvergnate et le reste turque. Les parents nous ont inculqué la culture turque. Mais on a toujours vécu ici et on a fait nos études ici, je me sens aussi d’ici.

Je suis manipulatrice radio. Ma maman vit avec moi et c’est elle qui fait le jardin. Mais je m’en occupe un petit peu, mais surtout je vends les produits du jardin. Pour ma maman c’est son loisir, et surtout on sait ce que nous mangeons dans nos assiettes. Et en plus ce sont des aliments que l’on ne retrouve pas dans le commerce. Car c’est typique de là-bas, la Turquie. Ça change. Elle entretient son petit bout de Turquie à Clermont. C’est tout ce qu’elle ne retrouve pas en France, tout ce qui est légumes, les poivrons, les piments, certaines variétés qu’on ne peut pas retrouver ici (les aubergines, la roquette, le persil plat, au moins deux mètres carrés, c’est le minimum de persil chez les turc.)  Beaucoup de Turcs font leur jardin, pour avoir ces légumes. »

Dans vingt ans vous aurez encore ce petit bout de Turquie pour vous?

« C’est dur. C’est dur de travailler dans le jardin. Ce ne sera sûrement pas aussi important (le jardin est très grand et se divise en deux parties : 350m² chez elle et 500m² chez son frère). Je garderai peut-être 3 à 4 pieds de chaque variété, histoire d’avoir un peu de tout sous la main.

Ma maman achète des graines en Turquie qu’elle plante chaque année ici : à peu près 3 variétés de poivrons, 2,3 variétés de piments, une variété d’aubergine, 5 variétés de tomates. (Sa maman, semble effectivement très curieuse, fière de son jardin et prête à partager. Lors de la première visite, elle me cueillait du basilic, des tomates pour me les faire goûter).

Dans le jardin il y a un élément dont la famille est très fière, c’est le puits. Creusé par les hommes de la maison, il fait 30/40 cm de diamètre pour 8 mètres de profondeur. Nous sommes sur les bords de la Limagne, ou la nappe phréatique est très proche. Ma mère s’intéresse à tout ce qui concerne le jardinage, car elle a toujours vécu dans un milieu rural, où l’on cultive et élève des animaux (il y a quelques poulets aussi au jardin). Comme elle n’a pas fait d’étude (sa maman est analphabète), c’est le domaine où elle est vraiment au top, où elle sait ce qu’elle fait, où elle est douée. Elle m’explique comment il faut faire, que je puisse continuer plus tard.
Elle a récupéré une variété de tomate de la voisine portugaise, car c’est une belle variété, pour ne pas perdre les graines.
Dans notre famille c’est important la notion de goût. On adore les légumes et en plus on aime bien diversifier. On va dire que l’on pioche ce qui a de meilleur.
Par exemple prenons  des poivrons que l’on fait sécher et des piments. On farcit les poivrons en hiver après les avoir fait tremper dans l’eau chaude (ce sont des petits poivrons ronds/carrés, 4 à 5 cm de diamètre et de hauteur). En ce qui concerne les piments, on les fait tremper, puis on les fait griller. Tous les légumes sont séchés à l’ombre. Les aubergines sont coupées en lamelles et accrochées à un fil. Une fois séchées on met le tout dans une pochette en tissu, et ça se conserve toute une année. On fait la même chose pour les haricots verts, les tomates, les poires, les abricots et les figues. Les tomates séchées sont très réputées en Turquie.
Les légumes séchés, ça un goût différent, ça a un autre parfum. Tous les légumes qui sont séchés n’ont plus la même saveur que l’été. Ce goût on le recherche, on a envie de le retrouver. Et ça, on ne peut pas le retrouver dans le commerce. Le surplus qui n’a pas été vendu au marché on le met à sécher.
On fait également des conserves dans les bocaux comme les Auvergnats, pour les haricots, les aubergines, les sauces tomates.

C’est ma maman qui fait souvent à manger. Moi je fais uniquement ce qu’elle ne sait pas faire, donc plutôt la cuisine française, les lasagnes, la blanquette de veau, des sauces béchamel pour accompagner les viandes, les pizzas (différentes des “pide” turques), mais ma maman n’aime pas trop tout ça. Il y a un truc que l’on ne mange pas c’est le porc. Pas de sauces au vin non plus. Un jour, j’ai fait du gratin dauphinois, mais j’y ai rajouté beaucoup plus d’épices (du poivre, du cumin, du piment) que dans la recette traditionnelle car je trouvais que c’était fade.

Mon frère est très curieux de toutes les cuisines du monde, pakistanaise, française, indienne, japonaise, maghrébine, américaine. Dans ma famille, nous sommes originaires d’une région – entre Dénizli et Antalya –  qui borde la Méditerranée, donc nous avons une cuisine plus variées que dans les autres régions turques. Par exemple nous avons bien plus de légumes qu’en Anatolie où l’on mange beaucoup de pâtes et de pommes de terre.

N°9A Clermont-Ferrand dans notre jardin, nous ne cultivons pas de pois chiches ni de lentilles, on les achète secs. On peut trouver des lentilles rouges et vertes, de Turquie et d’Auvergne. On mange de la soupe aux lentilles rouges presque une fois par semaine, mes cinq garçons adorent.

Je fais plusieurs marchés. Le mardi à la ZUP parce qu’il y a une grande population de Turcs, et à Montferrand. Ceux qui m’achètent mes légumes sont principalement des français, des maghrébins ou des portugais qui se sont initiés aux légumes que je vends. J’ai des clients fidèles d’une année sur l’autre. C’est une clientèle vraiment mélangée (d’après Nermin, 20 à 30% de sa clientèle est turque).
Ceux qui font le jardin (en parlant des turcs) c’est ceux de la génération de ma mère, ils ont la soixantaine.
Quand on fait de la cuisine turque c’est très turc et quand on fait de la cuisine française c’est très français ! Mais on peut faire des variantes suivant ce que l’on a sous la main. Ma mère dit «une bonne cuisinière, c’est une cuisinière qui sait utiliser les produits qu’elle a sous la main». Elle cuisine ce qu’elle a. Même si elle peut prévoir aussi.
Il y a une chose importante au jardin et en cuisine ce sont les herbes.

  • La roquette, qu’on ne mange qu’en salade à côté d’un plat, ça ne se cuit jamais. Il y a très peu de gens qui connaisse.
  • Beaucoup de menthe. On peut la faire sécher et on en met dans les plats en hiver, dans les taboulés, dans les farces pour les poivrons.
  • De la ciboulette, ça c’est français, les Turcs ne connaissent pas, mais moi j’ai appris ce que c’était ici et on en met parfois dans les viandes, dans les sauces.
  • Deux sortes de basilic, un français et un turc (petite feuille et plus citronné). Ils ne se cuisent pas. On en met dans le vinaigre pour parfumer les condiments.
  • Du thym, français, mais c’est le même. Il poussait déjà dans le jardin, on l’a adopté, et ma mère dit que c’est le même qu’en Turquie.
  • Le laurier, j’en utilise de temps en temps, c’est français.
  • Les feuilles de vigne. Fraîches au printemps et en été, et après on les conserve dans l’eau salée, très salée, au frais, pour en avoir en hiver. Pour les utiliser on les fait dessaler et après on les farcit avec des oignons, du riz, de la sauce tomates, de l’huile d’olive, de la menthe séchée, du poivre.

 Le vinaigre c’est un moyen de conserver les légumes pour l’hiver. Les piments, les carottes, les haricots, tomates vertes et rouges, on met tous les légumes lavés, piqués avec une aiguille, dans de l’eau salée vinaigrée. Il faut que ce soit assez vinaigré et assez salé pour que ça se conserve et que soient supprimées les bactéries. Moins de vinaigre que d’eau et beaucoup de sel, mais après c’est au feeling. Pour parfumer, on met de l’ail, du basilic.

Il y a un légume important c’est le concombre. Il y a  deux variétés, la française piquante (la peau) et la turque (lisse). Ça se mange en salade, ou juste avec du sel ou encore en conserve au vinaigre (eau+sel+vinaigre) et c’est un condiment.
Sur mon lieu de travail j’ai des amis français et je garde des contacts en dehors. Souvent ils posent des questions sur la cuisine turque et donc, je leur fait goûter et parfois ils me demandent des recettes. On échange des recettes. Moi je suis très curieuse et sur les marchés je regarde ce que font les autres, les portugais, les yougoslaves, les maghrébins, les chinois. J’ai vu chez les chinois à Montferrand des haricots très longs qui doivent faire au moins 60 à 70 centimètres. Je connaissais en Turquie mais je n’arrive pas à retrouver les graines.
A l’époque de mes parents, il n’y avait pas de mariage entre les diverses nationalités, aujourd’hui il y en a. Ma génération en connait beaucoup plus. Parfois avec mon mari on se dispute parce qu’on pas la même mentalité, il se sent plus turc que moi. »

 

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