Métissage et créolisation

Laurence Tibère (sociologue)

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Laurence Tibère est sociologue à l’Université de Toulouse II, spécialiste des liens entre acculturation et pratiques alimentaires. Interrogée par Eric Roux, Laurence Tibère établit une distinction conceptuelle entre métissage et créolisation et nous livre ensuite son regard sur la place de ces notions dans un monde évolutif tourné vers l’uniformisation culturelle et la standardisation des goûts. Elle s’intéresse ensuite au cas de la France où métissage et créolisation s’illustrent concrètement dans les évolutions des habitudes culinaires et dans notre perception de ce qu’est la cuisine populaire française.

Brièvement, en premier lieu, vous est-il possible de préciser les notions de créolisation et de métissage alimentaire?

La créolisation est une forme particulière de métissage. Le terme a d’abord été intéressé en linguistique puis en anthropologie culturelle et sociale. Le métissage culturel peut se définir comme l’inter-influence de plusieurs entités culturelles qui vont donner une nouvelle culture, originale.

La créolisation renvoie aux métissages culturels survenus pendant la colonisation dans certaines sociétés. Ma position est qu’il y a eu créolisation quand les principales conditions suivantes étaient réunies :

  • contacts étroits entre des populations venues de différents pays, à travers la cohabitation professionnelle (plantation, maison des maîtres), conjugale (mariages mixtes ou cohabitation libre)
  • risque, voire certitude, de non-retour au pays d’origine ou tout au moins, de rupture du lien avec le pays et peur de perdre sa culture. D’où les efforts, la créativité, et l’imagination déployés (dans une société relativement liberticide) pour tenter de garder vivante ce que l’on porte en soi de sa culture notamment au niveau de la langue, du religieux et bien entendu de la cuisine, du boire et du manger. La peur de non-retour explique en grande partie, selon moi, d’une part pourquoi il y a créolisation principalement dans les pays où il y a eu esclavage (c’est une piste que j’explore en Malaisie où il n’y a pas eu esclavage et où la colonisation britannique rend les choses différentes). Ça explique probablement aussi pourquoi les colonisations française, portugaise et espagnole, où les processus d’assimilation ont été plus forts, ont été plus propices à la créolisation. Donc la créolisation est une forme de métissage, au sens à la fois d’hybridation et d’invention de nouveauté culturelle, en situation d’exil, dans une société contrainte et multiculturelle.
  •  troisième point : l’obligation de vivre ensemble avec ses différences et donc de créer de l’ « en commun », du patrimoine partagé (langue, imaginaire, univers magico-religieux, cuisine, art de la table…). L’ « en commun » est fondamental dans le positionnement identitaire des populations créoles. Les Réunionnais par exemple ont aujourd’hui conscience qu’ils ont en commun une culture hybride, la culture créole, qu’ils soient noirs (cafres), blancs, indiens, chinois etc. et ils mettent en avant le fait que chaque composante culturelle les a influencés. A côté, chaque groupe conserve certaines spécificités considérées comme marquant son origine culturelle (lesquelles sont soit largement transformées par rapport à leur forme initiale, soit relativement bien conservées). La créolisation est aussi, de ce point de vue, une manière de réguler le vivre-ensemble, autour des différences. Non sans tensions, mais je ne m’étendrai pas là-dessus (même si il y a beaucoup à dire sur ce sujet dans l’alimentation).
  • un autre point important : l’existence d’une métropole de référence à laquelle on s’identifie mais aussi on s’oppose et face ou contre laquelle une identité fédératrice se met en place. Une sorte de consensus culturel peut être renforcé dans les colonies insulaires.

Bref, les populations des colonies ont inventé, en un temps court à l’échelle de l’histoire des sociétés, des manières de vivre ensemble, des formes communautaires et familiales, des postures identitaires, des manières de parler, de croire, de cuisiner, de manger et de boire… La créolisation a opéré comme une matrice qui intègre et absorbe mais aussi donne et influence en retour, tout en générant de nouvelles sociétés et de nouvelles cultures. Aujourd’hui cette matrice est toujours active et les processus sont vivants au sein de ces sociétés.

Comment fonctionnent ces notions de métissage et de créolisation, face à la standardisation que l’on nous promet avec la mondialisation ? 

Il me semble que le métissage fonctionne et fonctionnera toujours. Que ce soit par contacts culturels directs (migrations, acculturation, mariages mixtes etc.), ou indirects (influences par les médias, ciné, tv…). La standardisation se fait bien davantage au niveau des modes de vie (avoir une voiture, une TV, regarder tel ou tel type de films, vouloir mincir, individualisation des prises alimentaires, utilisation plus fréquente dans les classes moyennes supérieures etc.) que des traits culturels spécifiques. Un indien qui conduit une BMW et va au Macdo va aussi prier au temple, a une certaine vision de la vie et de la mort, du beau, du laid, une relation à la nourriture qui est différente de celle d’un Espagnol ou d’un Américain du middlewest. Macdo lui-même doit, comme vous le savez, s’adapter à certaines dimensions de la culture alimentaire locale (au niveau de la pub et des noms donnés au plats mais aussi au niveau des interdits alimentaires, des sauces plus ou moins typiques ou emblématiques, des modes de cuisson, des portions…). La peur de la standardisation suscite par ailleurs dans certains milieux et certaines régions des « retours aux cultures locales » avec parfois des crispations sur ce qu’on pense être la tradition mais qui parfois est inventé, imaginé comme telle. Ces phénomènes s’accompagnent souvent de formes de métissage « impensé ou refusé » (voir Jean-Pierre Corbeau là-dessus dans le livre intitulé « Penser l’alimentation», 2002, Privat).

Comment fonctionne la créolisation dans tout ça ? Eh bien, votre question m’aide encore à faire le point. Je pense de plus en plus qu’on ne peut pas généraliser le concept trop rapidement à tous les contextes, ni à certains phénomènes culturels qui accompagnent la globalisation même si je l’avoue c’est assez tentant pour la créole que je suis (une occasion de valoriser enfin ces territoires et leurs populations…).  J’ai été tentée de le faire au début de mes recherches, face aux changements qui s’opéraient en France hexagonale du fait des migrations passées et présentes. Mais je reste prudente face à l’usage quasi métaphorique du concept pour désigner de simples mécanismes de créativité culturelle issus de relations en réseau, d’un monde ouvert à des flux multiples (dont Internet constitue le cœur), de même que ceux qui assimilent certains phénomènes d’intégration culturelle modernes à la créolisation ne me semblent pas toujours appropriés (je pense à des auteurs comme Hannerz 1986, 1992 ; Clifford 1988). Ces analyses, très fréquentes dans le monde anglo-saxon, sous-estiment le rôle structurant de la triple contrainte (dont j’ai parlé avant) à laquelle s’adosse selon moi, la créolisation.

Cela dit, le concept de créolisation me semble utile aujourd’hui pour penser les contacts culturels et les modalités de gestion de la diversité qui en découlent, ainsi que la question de l’exil et de ses recompositions identitaires chez les migrants et chez les « locaux ». Mais la problématique de la mémoire et du lien avec le plat d’origine, la peur de perdre le lien, dans l’alimentation,  est différente à l’heure d’Internet et de la globalisation des flux et des marchés. Les migrants ont accès à la plupart des ingrédients et des produits alimentaires de leur pays d’origine. Les liens avec le pays d’origine et la famille se maintiennent le plus souvent par téléphone, par skype etc….. Ce sont davantage les modes de vie et les nouveaux environnements sociaux qui sont perçus comme menaçants pour les traditions. Bien entendu il y a métissages, à travers tous les bricolages par adoption, emprunts, substitution, tout ça s’adosse à des phénomènes plus larges, d’imitation ou encore de volonté de garder le lien avec l’identité d’origine ou/et de « manger français à la manière marocaine »…et ça donne des choses hybrides, nouvelles. Mais peut-on parler de créolisation ?

Le travail de doctorat de Marie Etien sur les constructions identitaires autour de l’alimentation au sein des populations migrantes donne des pistes là-dessus. Les premiers résultats de son travail de terrain (« Constructions mémorielles et identitaires liées à l’alimentation : le cas des Marocains vivant en France », au colloque de l’AISLF, (juillet 2012, à Rabat), pointent la construction chez certains migrants ou enfants de migrants d’un « en commun » marocain en France davantage que d’un « en-commun » français auquel les Marocains pensent avoir aussi contribué. Il semble que les dynamiques de la créolisation ne « marchent pas » complètement en France et que la relation au sentiment d’intégration intervient  dans tout ça de façon particulière.

Avec la créolisation, il y a une cuisine qui fonctionne un peu comme un territoire symbolique qui appartient à tous parce que tous y ont apporté quelque chose. A côté de cette cuisine, il y a les cuisines spécifiques des différentes composantes de la société. Cette image est présente dans les représentations collectives. On peut retrouver ça en France dans certains milieux un peu spécialisés mais ce n’est pas un imaginaire partagé. Je me demande vraiment si l’idée qu’il existe un « pot commun » culinaire français résultant d’absorptions, d’influences en retour fait partie de l’imaginaire collectif français.

Paradoxalement, dans un pays comme la France, où la notion d’identité culinaire « une et indivisible »  est régulièrement revendiquée, ces notions de métissages et de créolisation ne sont-elles pas à la base de nos pratiques alimentaires ? Que ce soit dans la volonté de rattacher l’identité des «petites patries» régionales au grand dessein national ou dans l’absorption de faits culinaires immigrés ? 

Je crois que je réponds à cette question juste avant. J’ajouterai qu’en France, il y a eu et il y a encore métissage et inter-influence c’est certain. Aussi bien à travers les contributions des régions au « national » qu’à travers les apports des populations issues des différentes vagues de migration. La gastronomie française est le résultat de métissages (influences d’autres plats d’Europe…Cf. Jean-Pierre Poulain et Edmond Neirinck, Histoire de la cuisine et des cuisiniers.), de même que la cuisine française dans son ensemble. Dans la créolisation il y a revendication d’un patrimoine commun pensé comme le résultat des apports de chaque composante culturelle. Ce patrimoine pouvant cohabiter avec des cuisines spécifiques. En France, tous les Français n’assument pas, ne valorisent pas les « faits culinaires immigrés » comme un héritage partagé. La France a déjà tant de mal à s’accepter et s’aimer comme société multiculturelle.

Quelle influence pourraient avoir des «enfants de l’immigration» dans certaines pratiques artisanales alimentaires (à Paris, de nombreux boulangers sont d’origine maghrébine ; dans l’agglomération clermontoise, de nombreux bouchers-charcutiers sont d’origine portugaise, etc.) ? Ces «enfants de l’immigration» peuvent-ils être des moteurs d’un certain métissage ? 

Je pense que oui. D’une manière générale les « enfants de l’immigration » sont des vecteurs de métissage. Je vois plusieurs modalités possibles (non exhaustif):

  • les invitations « interculturelles » et liens sociaux autour de l’alimentation
  • les mariages mixtes
  •  les restaurants tenus par ces mêmes enfants
  • les femmes de ménages issues de l’immigration qui font la cuisine pour leurs employeurs
  • les artisans dont vous parlez (je pense en particulier à ceux, charcutiers, qui ont aussi une activité traiteur
  • les épiciers (qui proposent aussi des produits de leurs univers culturels d’origine)

Ces enfants ont aussi introduit des changements au sein de leurs propres familles. Ils ont amené (concrètement et à travers des demandes faites à leurs mères) des choses de l’extérieur, de la cantine…

Plus que dans l’adoption ou la mise en commun de produits et/ou de recettes, ces notions de créolisation et de métissage ne sont-elles pas à l’œuvre dans des perceptions de goût et des faits sociaux-culturels ? Ces pistes de «faits alimentaires» ne sont-elles pas délaissées ? 

Le métissage est à l’œuvre oui. Tout ce que vous citez en sont des exemples (le goût de la coriandre, marqueur très fort, absent il y a une vingtaine d’année / la présence de la sauce soja en cuisine comme agent de sapidité et produit salant / l’aspect festif du grand Aïd de plus en plus présent, parfois en milieu rural aussi sur les lieux d’abattage / la notion de condiment au restaurant comme élément constitutif d’un plat par opposition au plat en sauce ou avec jus caractéristique d’une certaine vision de la cuisine française / la notion de «rance» très mal définie gustativement mais recoupant des faits alimentaires méridionaux en France, beurre de lactosérum, lard, jambon, et des goûts «immigrés» comme le smen, les charcuterie ibérique, les anchois au sel). Le marketing dit « ethnique » l’a bien vu et l’exploite assez bien.

Il y aussi des dynamiques dans l’autre sens : les rayons Halal où l’on trouve du foie gras (épicé notamment), du hachis Parmentier et autres plats emblématiques de la cuisine française sont des signes sinon d’intégration (ça ne suffit pas je pense même si ça y contribue) au moins, « d’incorporation » réelle et symbolique de la culture française.

Le champ des recherches liées au métissage et à la créolisation dans l’alimentation en France, comme «fait social total», n’est-il pas un moteur à observer et à imaginer notre «vivre ensemble» de demain ? Ces notions ne sont-elles pas un champ politique du «vivre ensemble» ?

L’alimentation renvoie à la sociopolitique parce qu’elle sous-tend l’organisation des sociétés et du vivre-ensemble. C’est aussi une porte d’entrée sur la structure consciente et inconsciente des relations entre les membres de ces sociétés. Je ne peux pas faire de la créolisation une sorte de modèle d’observation idéal…en revanche, je pense qu’elle fournit des clés pour observer et penser le vivre-ensemble et les processus identitaires qui le portent. Des clés aussi pour étudier les dynamiques identitaires et sociétales associées aux migrations et leurs impacts sur les migrants et sur les sociétés d’accueil. L’étude de l’alimentation permet de répondre à des questions telles que : Comment gère-t-on l’exil? Comment prend-t-on place dans la nouvelle société? Comment se construit (ou pas) au fil des années, des générations, du patrimoine commun? Comment la société d’accueil adopte-t-elle (ou pas) ces nourritures de migrations? Qu’est-ce que ça dit sur les représentations, les relations réciproques? L’alimentation, peut-être parce qu’elle touche à l’intime, au quotidien permet d’accéder à des choses très fines sur ces différentes questions. Par ailleurs, sur le plan méthodologique elle est un champ qui offre une grande créativité, avec la construction de nouveaux outils mais aussi de nouvelles dimensions conceptuelles.

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