Un léger surpoids ne serait pas dangereux pour la santé (par J.Andrieu,T.Marx et P.Serog)

léger-surpoidsL’OCPop a posé trois questions sur le surpoids, la nutrition et le «bon sens» alimentaire à  Julie Andrieu, journaliste et présentatrice de «fourchettes et sac à dos» sur France 5 et des «carnets de Julie» sur France 3, Thierry Marx, chef exécutif du Mandarin Oriental de Paris et Patrick Serog, médecin nutritionniste.

Contexte

Une analyse (résumé en anglais) parue dans le Journal of the Medical American Association (JAMA), portée à la connaissance du public français en Janvier 2013, fait la synthèse de 97 études couvrant 2,88 millions (270 000 décès) d’individus dans le monde. Les chercheurs ont ainsi déterminé que des sujets dont l’indice de masse corporelle (IMC, le poids divisé par la taille au carré) se situe entre 25 et 30, considérés comme étant en surpoids, avaient un risque de décéder 6% moindre que ceux pesant un poids normal avec un IMC compris allant de 18,5 à 25.

« Quel impact peut avoir ce type d’informations sur le grand public, et, peuvent-elles influencer et modifier ses manières de manger ? »

Julie Andrieu«Mettre à disposition du public des informations est toujours positif. Un grand distributeur avait instauré il n’y a pas si longtemps, les bons et les mauvais produits pour la ligne. Ce n’est vraiment pas une bonne idée. Je suis moi-même passée par pas mal de stades vis-à-vis de la nourriture, dont une déréglementation. Quand on mange, il ne faut pas oublier la notion de plaisir. Quelque chose que l’on aime nous permet peut-être, d’être plus vite rassasié. D’ailleurs ce  plaisir est autant intellectuel que physique. Si on veut aujourd’hui être quelqu’un de bien dans sa peau, il faut apprendre à relativiser la notion de minceur. Il existe une vraie dictature de la minceur à travers les médias. Je ne suis pas une grande consommatrice de magazines féminins, mais j’ai l’impression que les numéros de cette presse, spéciales rondes, abordent de manière plus réelle ce sujet. Etre ronde, avoir des formes est devenu plus valorisant. Ce que l’on prenait pour un canon de beauté est devenu moins normatif. Il faut que les femmes relativisent et qu’elles soient capables de faire référence à elles-mêmes et non aux photos des magazines. Elles doivent pouvoir dire : «je ne suis pas si grosse que ça». Ça nous permet certainement d’être sur la voie de l’acceptation de la différence. Ce résultat diabolise dans une certaine mesure la nourriture et ce choix incessant de la valse des bons et des mauvais produits. Ce genre d’étude mis à disposition du public permet de formuler un propos nouveau et différent : «qu’un léger surpoids ne met pas notre santé en danger».

Thierry Marx : «Je crois que cela n’a pas autant d’importance que ça sur le grand public.

Je suis convaincu qu’il faut aussi continuer à donner ce type d’information pour apprendre au public à prendre conscience de son corps, mais pas uniquement par le prisme de l’alimentation mais aussi par celui de la lutte contre la sédentarité qui n’est pour moi pas dissociable de la nutrition.

Une récente étude menée par des cancérologues a mis en avant que la pratique régulière d’un sport ou d’une activité physique diminuerait aussi les risques de cancer.

Mais d’agiter en permanence le chiffon rouge du poids n’est pas forcément une bonne chose, en sachant qu’on est tous différents et inégaux face à la vie.»

Patrick Serog : «Ce type d’information peut avoir un impact sur la population. Savoir qu’être rond n’est peut-être pas une mauvaise chose pour sa santé peut encourager à ne rien changer à ses habitudes alimentaires. Mais pourtant, au fil du temps, il existe des changements naturels, imperceptibles pour chacun d’entre nous et la situation nutritionnelle qui semblait immuable, se modifie.

Il est donc souhaitable de faire des bilans sanguins tous les cinq ans au moins pour voir si on continue de supporter aussi bien une alimentation que l’on croit immuable!» 

« L’abondance de discours sur la nutrition et en particulier liés au poids, ne fait-il pas passer l’alimentation d’aujourd’hui comme fautive, déréglée, voir dangereuse ? »

Julie Andrieu : «Les propos, le discours sur le poids et l’alimentation sont trop souvent simplifiés, il n’existe pas de manière trop simple, le bien et le mal. La première vertu de l’alimentation c’est le plaisir, sans oublier le partage et la découverte d’autres cultures alimentaires. C’est important de se faire du bien et  je pense que chacun à son propre équilibre. Je n’aime pas le mot de surpoids, et d’abord surpoids par rapport à quoi ? C’est lié à l’histoire de chacun. Une biodiversité de la vie et des gabarits humains. Il faut prendre un peu de distance et relativiser. J’ai fait beaucoup de régimes et j’en ai vu les revers mais la clé n’est pas là, j’en suis revenue.»

Thierry Marx : «Le discours nutritionnel a maintenant quasiment 40 ans. On s’aperçoit que c’est toujours nécessaire pour faire prendre conscience à l’ensemble de la population de faire attention à ce qu’elle ingère et de ne plus se faire emmener dans une surconsommation de produits industriels (l’actualité nous donne raison). Les successions de crises économiques ont fait aussi prendre conscience qu’il était absolument nécessaire du point de vue de la santé (la maladie coûte cher) et d’un point de vue économique de manger moins et de manger mieux, donc de se réapproprier la cuisine (la cuisine devient un loisir en France) pour mieux se comporter à table et de reprendre cette pensée d’Hippocrate que « bien se nourrir est la première des médecines » et donc d’arrêter de parler de poids mais plutôt de bien-être dans son corps.»

Patrick Serog : «L’abondance des informations nutritionnelles pour contrôler notre poids montre que nous sommes en pleine mutation de nos comportements et habitudes alimentaires. Ces informations sont souvent contradictoires car la science s’écrit pas à pas. Les nouvelles découvertes chassent les autres sans pour autant enlever à l’intérêt des précédentes, car c’est en se trompant que l’on approche de la vérité. Cette vérité est très complexe car notre corps s’adapte aux changements de notre monde et ce que nous mangeons influe sur notre génome. L’alimentation d’aujourd’hui est sans danger immédiat. Qu’en sera-t-il dans plusieurs années en fonction des substances que nous consommons déjà depuis 60 ans, comme les pesticides ? Personne ne le sait. Est-ce le prix à payer pour pouvoir nourrir de plus en plus d’humains sur notre terre? Nous sommes les derniers mammifères parvenus sur cette planète et depuis peu de temps. Nous découvrons les secrets de la vie à  très grande vitesse (TGV) depuis 1950…cela ne fait que 63 ans! Et nous avons toujours eu peur de ce que nous mangeons depuis Lucy…il y a 3 millions d’années!»

« Comment parler du «bon sens alimentaire», variété, mesure, saisonnalité, pratique culinaire ? »

Julie Andrieu : «Il faut malheureusement des moyens financiers, et avoir accès aux informations qui permettent de se faire sa propre culture alimentaire. Mais il existe peut-être une clé, la colonne vertébrale d’un bon régime pour moi c’est manger quand j’ai faim, mais pas plus que nécessaire et gérer ses envies. Il faut arriver à s’écouter et à s’analyser, pour manger quand il faut. Savoir reconnaître le petit plus qui est de trop doit devenir quelque chose de naturel et pas réfléchi. Pour moi c’est le matin qui est gourmand, le soir j’ai nettement moins faim, moins envie de manger. C’est mon rythme.»

Thierry Marx : «Il faut simplement reparler de cuisine. La cuisine du quotidien n’est pas forcément compliquée. Elle tombe sur du bon sens. Favoriser les circuits courts, la proximité et la saisonnalité. Il faut moins de temps pour faire un joli potage de légumes que pour commander une pizza par téléphone. Du bon sens, du bon sens et du bon sens ! Et merci la crise de nous redonner du bon sens (sourire)»

Patrick Serog : « Le “bon sens alimentaire” est relié à notre apprentissage. Nous ne serions pas des humains sans ce dernier. Il nous vient de la nuit des temps et nos parents ne font que répéter des gestes ancestraux de la cuisine en essayant d’apporter des nouveautés de la cuisine moderne. La saisonnalité des approvisionnements a toujours été une règle économique pour des populations pauvres. Contraints par la localisation de la culture et des conditions climatiques, on comprend que la variété alimentaire était limitée.

La modernité de notre alimentation vient d’un approvisionnement qui s’est mondialisé et qui permet d’apporter à l’organisme une variété jamais rencontrée et une quantité de nutriments et d’antioxydants jamais égalée dans  notre histoire. Paradoxalement on a vu les citadins contracter leur alimentation et réduire ainsi leurs apports nutritionnels, et se développer une néophobie alimentaire chez les adultes ou des rituels mono-alimentaires de plus en plus nombreux, réduisant ainsi les apports en antioxydants et en macro nutriments. Cette variété s’oppose à la saisonnalité puisque l’on trouve tous les aliments à n’importe quelle saison. Mais il faut lutter dans notre éducation pour la maintenir le plus souvent possible.

Quant à la pratique culinaire, elle a subi de grandes secousses avec des interruptions de la transmission, mais semble aujourd’hui reprendre une activité soutenue comme en témoigne la multiplication des ateliers de cuisine, la vente explosive des livres de recettes et la passion sans limite des téléspectateurs pour les émissions de cuisine réalité.

Donc pour parler du « bon sens alimentaire », laissons les parents investir ce terreau de la variété moderne, de la saisonnalité pour redécouvrir et apprendre à leurs enfants la pratique culinaire en cuisinant avec eux.»

 

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