Archives par étiquette : amis

La transmission en cuisine est sociale et solidaire

 

Guillaume-Bapst.-2-docx1-300x241

Guillaume Bapst interviewé par Eric Roux. 

L’Association Nationale de Développement des Epiceries Solidaires (A.N.D.E.S) a pour objectif, à travers les épiceries qu’elle rassemble, de promouvoir l’accès des personnes en difficulté à une véritable citoyenneté économique. Elle permet à un public exclu des circuits de consommation traditionnels de choisir les produits qu’il souhaite consommer, en vendant, à un faible prix, des denrées de qualité ; en proposant des activités où les compétences de chacun sont mises en avant. Ainsi les épiceries sociales et solidaires se veulent, au-delà d’une aide matérielle, un outil de reconstruction et un tremplin vers une réinsertion durable.

 

1Un million cinq cent mille personnes bénéficient du réseau A.N.D.ES. Au sein des épiceries qui lui sont affiliées, 240 Compagnies des Gourmands ont été créées en 2014. Ces ateliers de cuisine ont pour but de permettre de «(re)trouver l’envie de se mettre à table et de confectionner des repas pour sa famille (ou ses amis)». Construits autour de la relation parents-enfants ce sont 1600 parents et 1400 enfants qui ont bénéficié des Compagnies des Gourmands dans 79 épiceries sociales et solidaires en 2014.

L’A.N.D.E.S est aussi à l’origine de la publication du «Manuel de Cuisine Populaire» publié en 2010.

Nous avons demandé à Guillaume Bapst, directeur de l’A.N.D.E.S, de nous expliquer pourquoi au sein du réseau des Epiceries Solidaires, la transmission en cuisine était une arme de lutte contre l’exclusion et la précarité.

OCPop : La transmission de la cuisine populaire est-elle un moyen de lutter contre l’exclusion?

Guillaume Bapst : «S’intéresser à la transmission de la cuisine populaire, c’est d’abord avoir un rôle éducatif pour les gens qui n’ont pas eu de transmission familiale et permettre de tisser un nouveau fil dans la pratique de la cuisine de tous les jours. C’est aussi montrer aux enfants que la cuisine n’est pas une corvée mais une pratique conviviale, faite de plaisirs. Enfin, c’est une manière de lutter contre le gaspillage alimentaire (lire l’entretien réalisé avec Guillaume Bapst sur le gaspillage alimentaire). »

OCPop : Par quels moyens mettez-vous en pratique cette transmission en cuisine?

2G. B : « La transmission en cuisine, pour moi, ne passe pas par manger des fleurs et des kits-recettes, elle est avant tout du partage humain, d’où cette volonté de l’A.N.D.E.S de créer des ateliers de cuisines comme la Compagnie des Gourmands où parents et enfants sont réunis tout autant pour cuisiner que pour rire, échanger, vivre ensemble. La cuisine populaire fonctionne par imprégnation technique, humaine et sociale, « j’aime faire à manger avec toi et j’aime manger avec toi, donc je te transmets ce plaisir »».

OCPop : Quels sont les enjeux de cette transmission dans les épiceries solidaires?

G. B : « Pour nous, l’un des enjeux de la transmission en cuisine populaire, c’est aussi la santé publique. Apprendre à se nourrir, c’est aussi apprendre à faire attention à soi. De manière plus simple, face à une société qui va très vite, trop vite, prendre le temps de se poser pour préparer à manger c’est créer du lien social en échangeant, en parlant. »

« Pour cela, nous avons mis en place à l’ANDES des outils pratiques :

  • Les ateliers de cuisine, comme la Compagnie des Gourmands.
  • Nous avons créé Uniterres, dont le but est de travailler avec des agriculteurs en difficulté qui retrouvent le chemin de la production et de l’économie en produisant pour les épiceries solidaires avant de rejoindre l’économie marchande.
  • Enfin en réalisant un Manuel de cuisine populaire cherchant à déculpabiliser, et rendre ludique et accessible la pratique de la cuisine quotidienne. »

3 « Transmettre en cuisine populaire est une recherche de sens où chacun veut accéder à du savoir et de la connaissance pour cuisiner et pour vivre ensemble. »

 

 

 

Contenus libres de droits. PDF à télécharger : Transmissionculinaire_GuillaumeBapst

 

 

Cuisiner et transmettre (par Th. de Saint Pol)

Analyse de l’enquête Ifop/Lesieur pour l’OCPop « Les Français et la transmission culinaire »

Th.StPolPar Thibaut de Saint Pol,

Sociologue à l’Observatoire sociologique du changement (Sciences Po)

 

La transmission des pratiques culinaires est un sujet relativement peu étudié. Il est pourtant essentiel pour comprendre les évolutions et les perspectives à moyen terme. Ces pratiques de transmission sont importantes à la fois en termes d’alimentation et de santé, mais aussi pour les liens sociaux et familiaux.

 

Les pratiques de cuisine en France aujourd’huiDis-maman-a-quoi-ca-sert-de-bien-manger_article_text_popin

Sans surprise, les femmes restent plus nombreuses à cuisiner tous les jours que les hommes (64% contre 51%) et la cuisine reste une activité essentiellement féminine. C’est d’ailleurs le cas de la plupart des activités perçues comme « domestiques » (1h30 d’écart par jour avec les hommes selon l’Insee). Les hommes sont ainsi par exemple plus nombreux à déclarer ne pas aimer du tout cuisiner (15  contre 11% des femmes). Mais si les hommes sont moins présents, ils sont toutefois loin d’être absents.

On observe également que les jeunes cuisinent moins : plus d’un jeune sur deux ne cuisine pas tous les jours. L’écart est élevé : 15 points de moins pour les 18-24 ans par rapport aux 35-49 ans. Ce temps de cuisine plus faible s’explique notamment par le fait qu’ils mangent plus souvent à l’extérieur. Tout l’enjeu est de savoir s’il s’agit d’un effet d’âge (ils vont consacrer plus de temps à la cuisine quand ils seront plus âgés) ou de génération (ils continueront à moins cuisiner). Face à cette possible désaffection des jeunes pour la cuisine, la question de la transmission culinaire est d’autant plus essentielle.

Les données de l’enquête font apparaître un paradoxe apparent. Les hommes, comme les 18-24 ans, sont un peu plus nombreux à aimer beaucoup cuisiner. Pourtant, comme nous venons de le voir, ils sont moins nombreux à cuisiner tous les jours. Deux principales raisons expliquent cette situation : d’une part dire qu’ils aiment cuisiner ne veut pas dire qu’ils le font en pratique. D’autre part, il s’agit en réalité d’activités différentes : il est nécessaire de distinguer la cuisine de tous les jours de celle des occasions particulières (réceptions, week-end…).

La cuisine est en effet un semi-loisir : elle peut apparaître comme une tâche domestique contraignante ou comme une activité plaisante. Derrière ce terme de « cuisine », il y a, à la fois, la pratique de tous les jours, généralement dévalorisée, et celle pour des occasions particulières, plus valorisante. La seconde concerne davantage les hommes et les jeunes. C’est précisément ce que confirme l’enquête de l’image de la cuisine.

Pour 40 % des enquêtés, la cuisine apparaît comme une nécessité, voire une corvée. La cuisine comme « nécessité » se retrouve en particulier dans les déclarations des femmes et des plus âgés. Cela correspond plutôt à une cuisine comme tâche domestique quotidienne.

Et-si-vous-faisiez-cuisiner-vos-enfants_article_text_popinEn revanche, la cuisine comme « moment de partage » se retrouve plutôt chez les hommes et comme  « détente et plaisir » chez les plus jeunes.

Ces évolutions s’inscrivent dans une tendance : celle de la baisse du temps consacré à la cuisine. Les Français consacrent une heure en moins pour les tâches domestiques entre 1986 et 2010 en France. Sur la même période, le temps quotidien moyen consacré à faire la cuisine s’est réduit de 18 minutes en France métropolitaine, passant de 1h11 à 53 minutes, soit une baisse de 29 %. Dans ce contexte, les connaissances culinaires revêtent une importance particulière. L’enquête montre que plus on est âgé, plus on se déclare                      « expérimenté » en cuisine. Mais il ne s’agit probablement pas que d’un effet d’âge, mais aussi d’un effet de génération, d’où l’importance de la transmission.

Les catégories en bas de la hiérarchie sociale se déclarent en général moins expérimentées. C’est un des principaux enjeux de la transmission. En effet, de nombreuses enquêtes montrent que les milieux les plus défavorisés économiquement ont aussi souvent un déficit de connaissances en cuisine. C’est un des leviers en termes d’inégalités sociales de santé. D’où l’importance une fois encore de mieux connaître les modes de transmission culinaire.

Les enjeux de la transmission culinaire

Une personne sur deux a appris à cuisiner à l’origine avec quelqu’un, autant que ceux qui ont commencé seuls. Mais l’apprentissage se fait tout au long de la vie et il a eu lieu avec l’aide de quelqu’un dans trois quarts des cas. Sans surprise, cette personne est majoritairement la mère, mais le rôle de la grand-mère et aussi du père est loin d’être négligeable. La cuisine a, en France, une valeur identitaire, mais aussi affective, qui se retrouve dans la transmission.

La cuisine est aussi une façon de créer et d’entretenir des liens. Cela s’observe dans le rôle désormais incontournable des amis, surtout pour les plus favorisés (20 %). Le rôle du conjoint est également essentiel (14 %), c’est-à-dire plus que la grand-mère. Ces observations vont à l’encontre de la perception sexuée de la cuisine et cela rejoint la dimension « partage » de la cuisine décrite plus tôt.

Par ailleurs, l’enquête montre bien l’importance du métissage culinaire dans la cuisine française, par exemple au travers des plats transmis, metissagetecréolisationsur lequel nous éclairent d’ailleurs de manière complémentaire des travaux plus ethnographiques. Ce métissage se retrouve dans les plats incarnant l’apprentissage, à l’image de la cuisine française où le bœuf bourguignon rejoint le couscous et des spécialités régionales. La dimension identitaire des plats, appris comme cuisinés, est un aspect essentiel de la culture culinaire française.

La grande majorité des prises alimentaires a lieu en présence d’autres personnes en France : c’est le cas de 80 % des repas. Le choix de ce qui est mangé, comme de sa préparation, est donc le fruit d’une négociation entre les mangeurs. La préparation des repas est aussi un espace de négociation au sein de la famille. Il n’est donc pas surprenant qu’on retrouve le couple comme un des principaux lieux de transmission.

Pour être plus précis, il faut toutefois bien différencier le déclencheur de l’apprentissage du perfectionnement culinaire. Il y a effectivement différents moments de l’apprentissage, internet étant par exemple plus un support de perfectionnement. L’enquête fait nettement apparaître l’importance du lien « mère-fille » bien connu, mais aussi la multiplicité des sources, en particulier pour les femmes. Il y a une réelle complémentarité avec les autres supports tout au long de la vie et une diversification de ces supports.

Si la mère joue toujours un rôle prépondérant, le père est désormais loin d’être absent et semble jouer un rôle complémentaire. Il intervient notamment sur des aspects qualitatifs dans la transmission (« apprendre à reconnaître ce qui est bon », « choisir les bons aliments »), alors que la mère intervient sur des aspects plus techniques. Les pères semblent se situer davantage sur les aspects plus culturels, liés notamment au plaisir, ce qu’on retrouve d’ailleurs plus globalement en termes de temps consacrés aux enfants car ce sont aussi généralement les aspects les plus valorisants.

On se doit également de noter la spécificité du rôle du conjoint dans l’apprentissage autour de deux pôles : l’indépendance et le partage. L’apprentissage de l’indépendance, notamment pour les hommes, passe par l’apprentissage de recettes simples pour se débrouiller seul. Le partage passe par l’apprentissage de recettes festives, de l’art de la présentation et de recettes du monde. Le conjoint représente ce que les sociologues appellent une « socialisation secondaire », par opposition à la socialisation primaire de la famille pendant l’enfance, c’est-à-dire qu’il représente une confrontation à un autre modèle et parfois à une autre culture culinaire. D’où l’importance de la négociation au sein du couple en termes d’alimentation et de cuisine.

Mais une des spécificités de cette enquête est de pouvoir comparer ce qui a été transmis avec ce qu’on veut transmettre. On observe qu’une majorité des enquêtés (60 %) souhaite transmettre la cuisine. On retrouve la place prégnante des femmes et de la mère, comme pour l’autre sens, même si bien sûr les personnes à qui on peut transmettre ne sont pas les mêmes selon la place dans le cycle de vie.

L’enquête fait apparaître que si on transmet toujours plus aux filles qu’aux garçons, on transmet également la cuisine aux fils. Il y a aussi une diversification des sources d’information, avec moins de place donnée aux recettes traditionnelles et une importance plus grande d’internet et des amis.

L’équilibre alimentaire en termes de motivation est présent, mais n’est pas prédominant. Les raisons nutritionnelles arrivent plus tardivement et augmentent avec l’âge. Il s’agit une différence culturelle avec d’autres pays sur le rapport à l’alimentation, et notamment avec les pays anglo-saxons où l’alimentation est beaucoup plus pensée en termes nutritionnels, voire scientifiques. C’est beaucoup moins le cas en Europe. En France, la convivialité et le plaisir de l’alimentation arrivent bien avant ces aspects dans toutes les enquêtes réalisées sur le sujet. Il n’est donc pas étonnant de le retrouver au cœur de la transmission culinaire.

Pour conclure, il convient de garder à l’esprit que ce qui est transmis, ce sont autant des valeurs et des représentations que des savoir-faire techniques. Les pratiques culinaires sont ainsi intimement imbriquées dans les modes de vie. Les représentations de la cuisine rejoignent, au-delà de leur contenu culturel, l’univers plus large des représentations de l’alimentation. De ce point de vue, il est possible que les nouvelles technologies (sites internet de recettes, appareils électroménagers connectés…) continuent à modifier durablement nos pratiques de cuisine et de transmission.

Contenus libres de droits. PDF à télécharger : AnalyseTransmission_ThDeStPol_OCPOP

Transmettre à tout prix !

Image1La transmission de la pratique de la cuisine professionnelle en France est l’une des plus anciennes et des plus complètes existant dans l’enseignement aujourd’hui. Centres de formation des apprentis, lycées, universités, écoles privées, forment à des Certificats de Qualification Professionnel, des CAP, des Bacs, des licences et des masters pour les métiers de l’hôtellerie-restauration.

A l’inverse, la transmission de la cuisine quotidienne et populaire est souvent présentée comme en panne et ne permettant plus à chacun de remplir son assiette de tous les jours. Rupture générationnelle et changements sociaux semblent avoir rompu la chaine de la tradition et de la création. Pourtant, la pratique de la cuisine quotidienne est une réalité, elle permet à chacun de se nourrir. Mais quelle forme empreinte cette transmission aujourd’hui ? Et qu’est-ce-qui est transmis? 

Cette notion de cuisine populaire est avant tout ancrée dans une nécessité quotidienne où la répétition modèle notre palais et nos envies. C’est bien une imprégnation du goût, des formes, des textures qui nous conditionnent à aimer telle ou telle cuisine populaire. Apprendre à manger, tout comme apprendre à cuisiner, c’est certainement apprendre à imiter. La circulation des pratiques alimentaires de génération en génération passe par une mécanique d’appropriation, mettant en jeu imprégnation, imitation et répétition. Les dinettes de l’enfance jouent tout à la fois le rôle d’un formatage social, mais aussi de mise en route d’une pratique de la cuisine. Et la transmission de mère à fille semble toujours étalonner la transmission de cette cuisine familiale et quotidienne. Et s’il y a bien nécessité, c’est une nécessité culturelle faite de symbolique, d’esthétique et d’économie au service d’un besoin alimentaire.

Pères, beaux-pères, amis et tous les membres de la famille au sens large, apportent leurs touches d’enseignement, faisant ainsi évoluer en détails la vie de la cuisine populaire.

Bien évidemment la cuisine populaire ne se limite pas à la réalisation de plats, et met en route tout un champ de possibles dans l’approvisionnement, la transmission, la gestion des réserves et du temps et l’organisation sociale que demandent notre alimentation. Cette cuisine populaire, complexe de par son humanité, se transmet et s’enseigne comme la suggestion d’un mode de vie et de relation aux autres.

Comme toutes les autres pratiques culturelles qui changent, la transmission culinaire se modifie aussi en se nourrissant d’inspirations dépassant le seul enseignement d’une mère.

A l’échelle des cinquante dernières années, notre univers comme matière et manière à cuisiner s’est considérablement enrichi, et cette diversification de sources et de pratiques alimentaires se retrouve dans la transmission. Tous les moyens de transmission et de médiatisation du savoir ont été utilisés pour diversifier nos sources d’inspiration. Livres de recettes comme ceux des sœurs Scotto, publications publicitaires tels que les ouvrages de Françoise Bernard, les blogs et sites internet comme le très utilisé marmiton.org, enrichissent notre nourriture du quotidien.

La transmission culinaire, pour paraphraser Alain Chapel, « c’est beaucoup plus que des recettes ». C’est aussi partager des savoirs et des connaissances, pour vivre avec les autres et se donner les moyens d’une certaine liberté de choisir son imaginaire culinaire.

Il semblait indispensable à l’OCPop de s’interroger sur la réalité de cette transmission culinaire aujourd’hui en France. En sollicitant un panel de mille français représentatifs grâce à l’enquête Ifop / Lesieur, notre but est bien de savoir si cette transmission est réellement en panne.

Les mères transmettent-elles toujours leur savoir du quotidien à leurs filles et à leurs fils ? Où trouvent-elles l’inspiration de cette transmission : dans le patrimoine culinaire français, dans l’abondance des livres de cuisine ou dans l’immense source internet des recettes?

Et pourquoi la cuisine est-elle transmise ? Pour ce nourrir quotidiennement, pour prendre du plaisir, pour préserver sa santé, ou simplement parce que c’est une impérieuse nécessité?

____________________________________________________________________________

Pour en savoir plus :

Contenus libres de droit. PDF à télécharger : TransmettreAToutPrix_ERoux

La cuisine populaire vue par Guillaume Bapst

 

Guillaume Bapst est un entrepreneur social directeur du réseau social des épiceries solidaires (ANDES). Il nous apporte un éclairage précieux sur le rôle de socialisation et de solidarité  de la cuisine.

 

1/ Qu’évoquent pour vos les mots cuisine populaire et qu’est -ce que pour vous, la cuisine populaire ?

Pour moi, la cuisine populaire évoque la notion d’une cuisine accessible pour tous aussi bien dans son élaboration que dans sa consommation. C’est pour moi le contraire d’une cuisine sophistiquée qui par son élaboration et par le cérémonial de sa dégustation écarte les plus novices.

2/ Que proposez-vous, comme image, comme souvenirs, comme goûts pour évoquer la cuisine populaire, votre cuisine populaire ?

Une table en bois, des serviettes à carreaux rouges, une cocotte en fonte ou un plat de four, une odeur qui s’installe dans la pièce, une salade verte, du pain de campagne et des amis pour partager, voilà «ma» cuisine populaire.

3 / Racontez-nous un plat, un repas, une fête, qui selon vous, représente cette cuisine populaire.

Traditionnellement, alors que les voisins agriculteurs sont venus donner un coup de main à l’occasion de la moisson, tous les participants vont se réunir pour partager le repas de fin de la récolte. Voilà  pour moi le repas typique de la cuisine populaire, simple, copieux, joyeux.

4/ En quoi est-il compliqué d’évoquer ou de partager un goût que l’on pense propre à son expérience personnelle?

Le goût de mon plat, la saveur du moment m’est propre et fait appel à mon histoire personnelle. Il est porteur de sens, d’imaginaire, de ressenti, que des choses intimes et difficilement partageables sauf par la parole et l’évocation à postériori.

 5/ Pour vous, cette cuisine populaire est-elle intime ou est-elle une ouverture au monde, à la curiosité?

Curieusement, elle est les deux à la fois, une cuisine intime qui fait appel à mon Moi profond, elle est aussi la source de partage de transmission, elle est interculturelle de région à région, de pays à pays. Elle est la source de connaissance de l’autre. Quel meilleur moyen de rencontrer l’autre, que de découvrir son alimentation mais également le cérémonial et les coutumes qui vont avec ! C’est déjà l’invitation au voyage et aux nouveaux amis.

6/ Selon vous, en quoi la cuisine populaire peut-elle présenter un enjeu social, culturel, politique ou agricole ?

Face à une Europe économique qui oublie son enjeu social, face à une mondialisation effrénée où la nourriture et les modes alimentaires se sont mélangés, il est important de réaffirmer nos racines, nos valeurs, nos modes de vie, sans pour autant s’inscrire dans un repli identitaire mais plutôt dans l’idée que l’on est plus sûr de soi quand on sait d’où l’on vient et quels sont nos fondamentaux!

7 / Comment pourrions-nous remettre la cuisine populaire de tous les jours au centre des préoccupations alimentaires d’aujourd’hui, avez-vous des idées pour mettre en avant la cuisine populaire ?

Je suis toujours stupéfait du fait que malgré l’abondance de revues, de livres, d’émissions de télévision, de blogs, finalement la cuisine se chuchote, se partage mieux en petit comité et quand une personne joue le rôle du « passeur ».

J’ai envie que mon voisin me fasse découvrir « son plat ». Organisons une fête autour de laquelle on partage non seulement le repas mais aussi la recette, les trucs, les ingrédients.

 

 

 

 

La cuisine populaire vue par Pascale Weeks

 

Pascale Weeks est une férue du fait maison  et adore pouvoir dire « c’est moi qui l’ai fait ! ». C’est une pionnière de la blogosphère culinaire française et elle anime un blog qui rencontre un large écho sur le net.

 

1/ Qu’évoquent pour vous les mots cuisine populaire et qu’est-ce que pour vous, la cuisine populaire ?

C’est la cuisine de tous les jours, celle que l’on fait pour nourrir sa famille tout en se faisant plaisir. C’est la cuisine spontanée, celle vers quoi l’on se tourne naturellement, quelle que soit sa classe sociale, son budget ou le temps dont on dispose. C’est aussi la cuisine que l’on prépare pour retrouver ses souvenirs d’enfance avec les plats de ses parents ou de ses grands-parents. La cuisine populaire est pour moi synonyme de tradition, de plaisir et de transmission.

2/ Que proposez-vous, comme images, comme souvenirs, comme goûts pour évoquer la cuisine populaire, votre cuisine populaire ?

Ma cuisine populaire, c’est un melting pot entre mes racines lorraines et alsaciennes, l’influence de mon mari britannique, ma curiosité envers les nouvelles choses que je découvre grâce aux chefs, aux blogueurs et aux livres de cuisine. Un jour, c’est une quiche lorraine qui sera posée sur ma table, le lendemain un curry d’agneau à l’indienne et pour le goûter, des scones tièdes ou des crêpes comme celles de ma mère. La semaine suivante, ce sera un plat coréen, à moins que je ne préfère me lancer dans un entremets au chocolat, inspiré de ceux des grands pâtissiers.

3/ Racontez-nous un plat, un repas, une fête, qui selon vous, représente cette cuisine populaire.

Je garde en mémoire le repas du dimanche préparé par mes parents. La salade d’endives aux noix de mon père, suivie de son poulet rôti et de sa purée de pommes de terre. Ma mère s’occupait du dessert avec une mousse au chocolat, des œufs à la neige ou une tarte aux fruits à l’alsacienne.

4/ En quoi est-il compliqué d’évoquer ou de partager un goût que l’on pense propre à son expérience personnelle ?

Je ne pense pas que cela soit compliqué, pas plus que de partager ses lectures ou ses loisirs avec les personnes qui nous entourent, à moins de ne pas être fier de son éducation et de ses racines. Dans une famille, il est normal et naturel de partager avec les autres les expériences culinaires liées à son éducation. C’est même assez enrichissant quand les deux membres d’un couple le font, cela va enrichir la cuisine populaire. Je pense que c’est peut-être quand on a soi-même des enfants que l’on se lance de manière très naturelle dans les plats de son enfance. Je me souviens d’avoir appelé mon père afin qu’il m’explique comment faire sa purée car je voulais la refaire pour ma fille quand elle avait 18 mois.

5/ Pour vous, cette cuisine populaire est-elle intime ou est-elle une ouverture au monde, à la curiosité ?

Elle est dans un premier temps intime puisqu’elle puise dans sa propre éducation et dans ses souvenirs. Elle peut aussi s’ouvrir vers le monde extérieur grâce aux rencontres que l’on fait et qui permettent de partager et de faire découvrir sa propre cuisine populaire, tout en découvrant la cuisine populaire des autres. Avec le temps, plus on a rencontré de gens et plus on a voyagé, plus notre cuisine populaire va s’enrichir. Mon répertoire culinaire est plus épais que celui de mes parents mais celui de mes enfants sera encore différent et certainement plus riche.

6/ Selon vous, en quoi la cuisine populaire peut-elle présenter un enjeu social, culturel, politique ou agricole?

J’avoue avoir un peu de mal à prendre du recul. Observer les cuisines populaires à un moment T pourrait simplement montrer les préoccupations de toute une population en terme de budget, de souci de bien se nourrir, de faire plus attention à la planète, etc.

7/ Comment pourrions-nous remettre la cuisine populaire de tous les jours au centre des préoccupations alimentaires d’aujourd’hui, avez-vous des idées pour mettre en avant la cuisine populaire ?

La cuisine des chefs dans leurs restaurants est magnifique et fait rêver mais il y a aussi des trésors insoupçonnés dans les cuisines du quotidien. Certaines femmes ou certains hommes ne se rendent certainement pas compte de la qualité de leur cuisine et du plaisir qu’elle procure. D’ailleurs, quand les chefs sont interrogés, il n’est pas rare qu’ils citent la cuisine de leur mère et de leur grand-mère avant de citer la cuisine d’un de leur pair. Il y a beaucoup de modestie dans cette cuisine populaire. Il faudrait aller à la rencontre de ces personnes qui cuisinent si modestement et la montrer au reste du monde. Il serait bon aussi de rappeler que cette cuisine populaire est dans une certaine mesure garante d’une cuisine bonne pour la santé car elle est en majorité du fait maison.

La cuisine populaire vue par François Simon

François Simon est un critique gastronomique. Il travaille notamment pour Le Figaro, Paris Première, Direct 8, France Inter et a écrit  plusieurs ouvrages sur la gastronomie et l’hôtellerie

1/ Qu’évoquent pour vous les mots «cuisine populaire» ? 

Une cuisine spontanée, vivante, accessible, simple dans ses saveurs, abordable dans ses prix.

2/ Que proposez-vous, comme images, comme souvenirs, comme goûts pour évoquer la cuisine populaire, votre cuisine populaire ?

Des plats de plein air, des grandes tablées, beaucoup de monde et des plats partagés.

Mon souvenir immédiat : un repas de voisins dans la cour de notre immeuble et un repas de contrada, à Sienne.

Chaque année pour la fête des voisins nous nous retrouvons dans la cour de notre immeuble, chacun vient avec sa petite gratinée, son pâté et quelques bouteilles. Nous becquetons ensemble dans un quartier assez chic ou les gens sont un peu distants et là ça met du lien. Ce n’est pas des démonstrations de nourriture, l’important c’est de passer un bon moment avec de bons amis. Nous sommes bien loin du restaurant ou les Français aiment se concentrer sur l’assiette, démonstrative à souhait, là ce qui est essentiel c’est d’être ensemble.

En Italie l’amitié du repas est toujours au premier plan. A Sienne j’ai la chance d’avoir vécu un Palio. C’est un exutoire à la violence ou les quartiers s’affrontent littéralement dans des courses de chevaux sur la Piazza Del Campo. Mais aussi l’occasion pour les quartiers d’organiser de grand repas. Dans le quartier ou j’étais, nous avons installé des tables sur des tréteaux dans des jardins pour accueillir 150 personnes. Il y avait des pigeons avec une sauce au vin et ces carafes vin maison propres à l’Italie. Tout le monde est là, le Comte, les chômeurs, les étudiants, la concierge et les enfants. Ca piaillait sympathiquement. Ces repas sont une expression de ce qui est pour moi la cuisine populaire.

3/ Cette cuisine populaire est-elle seulement intime ou est-elle une ouverture au monde, à la curiosité? 

Elle ouvre notre propre intimité, elle nous pousse à aller vers les autres.

4/ Selon vous, en quoi la cuisine populaire représente-t-elle un enjeu social, culturel, politique où agricole ? 

Parce qu’elle témoigne de la santé d’une société ou de son dépérissement.

5/ En quoi est-il compliquer d’évoquer ou de partager un goût que l’on pense propre à son expérience personnelle ?

Pas du tout, il y a pour les journalistes un véritable travail de pédagogie. Lorsque nous faisons nos tests au Figaroscope, nous expliquons ce que c’est vraiment un bon croissant :

  • L’aspect
  • Le détachement des cornes
  • Le bruit à l’oreille
  • Le nez de la mie
  • Les saveurs en bouche

Logiquement, chacun peut utiliser cet outil de travail ; et nos résultats, honnêtes dans leur approche, ne sont quasiment jamais remis en question par les professionnels concernés.

6/ Racontez-nous un plat, un repas, une fête, qui selon vous représente cette cuisine populaire. 

Ce repas de contrada à Sienne, formidable d’humanité mêlée, le Comte avec les concierges, le Dottore avec les enfants et les aïeux;  le festin simple: des pigeons, des terrines, du gâteau et plein de vin…

7/ Comment pourrions-nous remettre la cuisine populaire de tous les jours au centre des préoccupations alimentaires d’aujourd’hui ? 

En réveillant les communautés, quelles qu’elles soient : immeuble, quartier, origines…

La cuisine populaire vue par Patrick Serog

 

Patrick SerogPatrick Serog est médecin nutritionniste et particulièrement intéressé par le thème de la transmission  culinaire familiale. Patrick nous livre un regard original  sur la manière dont progresse cette transmission dans notre société si rapidement évolutive.

 

1/ Qu’évoquent pour vous les mots cuisine populaire et qu’est-ce que pour vous, la cuisine populaire ?

C’est la cuisine de tous les jours et celle que la majorité de la population des villes et des campagnes pratique. Pour moi la cuisine populaire est celle des plats traditionnels et de mon enfance.

2/ Que proposez-vous, comme images, comme souvenirs, comme goûts pour évoquer la cuisine populaire, votre cuisine populaire ?

Ce sont pour moi des plats de la cuisine juive d’Europe de l’Est, comme le bortsch, la carpe farcie, les bouillons de poule avec des boulettes de farine de Matza, du foie, des oignons et des œufs hachés, des bouillons de viandes et des goulaschs…

3/ Racontez-nous un plat, un repas, une fête, qui selon vous, représente cette cuisine populaire.

Revenons à la cuisine française populaire qui commencerait par un pâté de campagne traditionnel. Suivra un bœuf bourguignon avec des pommes de terre et des légumes, un fromage et un dessert comme une tarte avec des fruits de saison. On n’oubliera pas le vin.

4/ En quoi est-il compliqué d’évoquer ou de partager un goût que l’on pense propre à son expérience personnelle ?

Son expérience culinaire personnelle est reliée à une émotion qui nous est propre. La convivialité de la table fait que la première rencontre avec un aliment s’effectue dans une ambiance qui sera parfois filmée par notre cerveau et imprimée dans notre mémoire définitivement. Partager un aliment avec un autre c’est lui transmettre une partie de notre émotion et de notre culture. A l’autre d’accepter ce présent ou de le refuser.

5/ Pour vous, cette cuisine populaire est-elle intime ou est-elle une ouverture au monde, à la curiosité ?

Il y a deux aspects à cette cuisine populaire. Certains plats sont intimes et on ne pourra jamais partager avec autrui la même émotion dont nous venons de parler.

Mais ce sentiment n’est pas antinomique d’une découverte de très nombreux plats du monde et de la partager avec autrui.

6/ Selon vous, en quoi la cuisine populaire peut-elle présenter un enjeu social, culturel, politique ou agricole?

La cuisine populaire peut présenter un enjeu social dans un partage de valeurs quelle que soit la classe sociale. Enjeu culturel par l’apport de cuisines d’autres régions de France ou du monde. Enjeu politique car bien manger est un des facteurs du « bonheur » et de l’épanouissement de l’être humain, et agricole par le développement de produits qui ont du goût.

7/ Comment pourrions-nous remettre la cuisine populaire de tous les jours au centre des préoccupations alimentaires d’aujourd’hui, avez-vous des idées pour mettre en avant la cuisine populaire ?

La cuisine populaire est un des moyens de réunir les familles autour d’une table et d’aplanir les conflits. C’est donc un outil de rassemblement à un moment ou de nombreuses familles sont séparées ou recomposées. Autour de cette pratique les personnes d’horizons très différents peuvent se retrouver pour MIEUX VIVRE ENSEMBLE.

 

 

 

La cuisine populaire vue par Valérie Busson

Valérie Busson est directrice de la communication et des relations publiques du groupe Lesieur. Sa connaissance des enjeux de l’agroalimentaire représente un véritable atout pour connaitre les comportements et les attentes des consommateurs français.

 

1/ Qu’évoquent pour vous les mots «cuisine populaire» ? 

Une cuisine simple, qui concerne chacun de nous, une cuisine de partage, sans prétention, mais gourmande, chaleureuse, gouteuse, mijotée ou improvisée, une cuisine qui nous ressemble et nous rassemble dans nos diversités.

2/Que proposez-vous, comme images, comme souvenirs, comme goûts pour évoquer la cuisine populaire, votre cuisine populaire ?

Des souvenirs d’enfance comme à peu près chacun de nous, car les premiers moments gourmands nous marquent à vie… des souvenirs qui mettent en éveil tous les sens, les bruits de casserole, les cris du marché, les bonimenteurs qui haranguent les badauds, les maraichers malins qui s’appuient sur les enfants pour la dégustation…puis la préparation à la maison, les odeurs qui montent et le fumet qui s’ échappe des cocottes, le plaisir des jours « de » : journée pot au feu, journée hachis parmentier, journée quiche lorraine,…youpi !! Journée épinards ou  poisson bouilli ou lentilles, beurk….  Puis le repas lui-même, avec ses rites, et ses moments de joie ou de discussions animées. La vie est rythmée par ces moments qui jalonnent l’année et  marquent les saisons.

Plus tard, plus grand, vient le moment de «faire», débutant, balbutiant mais toujours avec plein de monde, le monde des copains, avec les ratages, les fous-rires, les essais heureux ou désastreux…on découvre alors que faire simple, s’appuyer sur ses souvenirs, est le plus sûr moyen de faire plaisir et d’être récompensé par les assiettes vides qui retournent en cuisine !

La transmission se poursuit quand il est un jour temps de tracer soi-même ses «meilleures recettes» pour ses enfants qui, à leur tour, vont s’exercer à la succession des essais pour trouver eux aussi, leur propre chemin en cuisine.

3/ Cette cuisine populaire est-elle seulement intime ou est-elle une ouverture au monde, à la curiosité? 

C’est parce qu’elle est d’abord intime, enracinante et rassurante que cette cuisine populaire peut s’ouvrir sans inquiétude aux découvertes, aux surprises, aux incartades…elle tire sa force de ses racines, de ses transmissions revisitées, réappropriées, réinventées sans cesse, elle donne à voir le monde, proche ou plus lointain, elle ouvre aux autres, elle inspire le partage.

4/ Selon vous, en quoi la cuisine populaire représente-t-elle un enjeu social, culturel, politique ou agricole ? 

Nourrir et se nourrir, quel que soit le pays, l’éducation, la culture, nous est donné en commun, ceci nous rassemble ; l’identité de chacun se construit au travers de cette cuisine populaire, elle ne distingue pas, elle rassemble, elle n’existe que dans sa faculté à être accessible et partagée, elle nourrit nos histoires de vie, sans stigmatisation, elle donne à connaitre l’autre dans sa différence, elle n’impose rien d’autre que le respect des traditions culinaires, elle est le ciment entre les générations, mais un ciment mouvant et qui ne se fige jamais. Elle est en éternel passage entre le passé et l’avenir, une courroie de transmission de valeurs et de gourmandise.

5/ En quoi est-il compliqué d’évoquer ou de partager un goût que l’on pense propre à son expérience personnelle ?

Parce qu’on est dans un registre gouverné par l’émotion, les émotions diverses et intimes, sans lesquelles aucune transmission n’est de mise, le rationnel, le savoir-faire, n’ont finalement qu’une très petite place dans ce champ du quotidien, plusieurs fois par jour réinterprété.

Parce que nous sommes dans un pays ou le bien-manger règne en quasi dictature, alors même que le champ lexical à notre portée est très peu transmis et partagé, on exprime peu, ou par onomatopées, ce que l’on ressent à la dégustation d’un plat, humm !!, miam !!!! Mais comment signifier précisément ce ressenti intérieur ?

Il nous manque le vocabulaire sensoriel, une capacité sémantique à partager ses impressions subtiles pour mieux les valoriser.

 6/ Racontez-nous un plat, un repas, une fête, qui selon vous représente cette cuisine populaire. 

Le repas de noël avec mes parents était en soi une anthologie, il s’agissait d’aller ensemble au marché et plutôt que de nous imposer un menu traditionnel qui aurait pu nous déplaire (la dinde aux marrons n’est pas vraiment un plat d’enfants…), ils nous proposaient de choisir ce que nous voulions, une totale liberté de manger «que» ce qu’on aime… !

Clairement pour moi, et sans varier d’un yota d’une année sur l’autre : une rondelle de chaque saucisson chez le traiteur, un petit paquet de chips, un morceau de brie et un éclair au café chez le pâtissier….ce joyeux menu était partagé avec ma sœur et mes parents qui, eux, se régalaient plus classiquement d’anguille fumée, d’huitres, de foie gras…

Raconter ce menu de Noel a donné droit à ma première humiliation à l’école primaire, quand la maitresse m’a mis 0 à la rédaction «racontez votre repas de Noel» car disait-elle «ce n’est pas un repas de Noel !…», j’ai alors découvert avec stupeur que même en cuisine, il y a ce qui se fait et ce qui ne se fait pas….

7/ Comment pourrions-nous remettre la cuisine populaire de tous les jours au centre des préoccupations alimentaires d’aujourd’hui ? 

La cuisine populaire est une cuisine du quotidien, une cuisine qui reste encore dévolue aux femmes qui, l’exercent sans défaillir, chaque jour.

La cuisine populaire et les cuisinières qui l’exercent ont soif de reconnaissance et de légitimité, elles attendent sagement et discrètement  leur tour.

Aujourd’hui, cette cuisine de l’ombre s’ouvre et se donne à connaitre dans toute sa diversité, son métissage, ses habitudes, ses ouvertures…

La cuisine populaire, revendique enfin son existence, ces gestes qui nous nourrissent et nous font grandir jour après jour,

Notre mission est de soutenir cette joyeuse émancipation !

La cuisine populaire vue par Eric Roux

 

Eric Roux est le porte-parole de l’OCPOP. Ancien chroniqueur sur canal +, auteur et journaliste de documentaires sur la cuisine, il a publié en 2011 « Manuel de Cuisine Populaire ».

 

1/ Qu’évoquent pour vous les mots cuisine populaire et qu’est-ce que pour vous, la cuisine populaire?

C’est une cuisine irrémédiablement quotidienne. Elle nourrit certes le corps pour ses besoins journaliers d’énergie, mais aussi un imaginaire riche de saisonnalité toujours renouvelé et une symbolique culturelle.

2/ Que proposez-vous, comme images, comme souvenirs, comme goûts pour évoquer la cuisine populaire, votre cuisine populaire ?

C’est à la fois le poulet rôti où le rosbif dominical de mon enfance, la petite casserole de fond au coin du fourneau dont nourrissait son ragoût ma grand-mère, et bien sûr la cuisine quotidienne réalisée pour mes enfants, ma compagne et ses enfants, et les repas d’amis.

3/ Racontez-nous un plat, un repas, une fête, qui selon vous, représente cette cuisine populaire.

Enfant, nous allions aider parfois les cousins pour des travaux communautaires à la ferme d’où était originaire mon grand-père. Moissons, fenaisons, corvée de bois, en occitan ces travaux se nomment des «boirades», mais ce travail, souvent dur et réunissant familles et voisins, se terminait toujours par une raboulle, un repas tout aussi communautaire. Des grandes tablées, nourries de pâtés et de charcuteries maison, de rôtis de veau et de volaille, d’un peu de légumes, souvent des haricots verts au jus, d’une grande salade acide, de fruits du verger et surtout de bonne humeur ou d’humeur tout court.

4/ En quoi est-il compliquer d’évoquer où de partager un goût que l’on pense propre à son expérience personnelle?

J’aurai beau vous raconter les petites truites de rivière cuites vivement dans du beurre blond, et utiliser tout le vocabulaire à ma disposition, jamais, je ne pourrais vous faire ressentir leur goût. Si particulier, beurré et légèrement ferreux, mais qui est pour moi et indéniablement lié à ma perception de tout ce que je goûte et que je mange aujourd’hui. Ces connaissances du goût, que nous avons tous, comme un mille-feuille de sensations et qui nous accompagnent toute notre vie comme individu ou membre d’un groupe de même culture.

5/ Pour vous, cette cuisine populaire est-elle intime ou est-elle une ouverture au monde, à la curiosité ?

Comme tout notre bagage culturel, populaire ou académique, totalement intime mais une arme formidable pour découvrir et partir à la rencontre de l’autre, qu’il soit voisin ou lointain.

6/ Selon vous, en quoi la cuisine populaire peut-elle présenter un enjeu social, culturel, politique ou agricole?

Simplement parce que la cuisine populaire initie et forme l’aboutissement de tous les/nos choix de comment et pourquoi nous mangeons, au mieux trois fois par jour et tous les jours. Tellement quotidienne, que la nourriture populaire organise et rythme notre «vivre ensemble».

7/ Comment pourrions-nous remettre la cuisine populaire de tous les jours au centre des préoccupations alimentaires d’aujourd’hui, avez-vous des idées pour mettre en avant la cuisine populaire ?

Replacer les faits culinaires, comme un langage quotidien, de nos choix, de nos envies et de nos engagements, loin d’une activité réduite aux loisirs ou à l’exceptionnel. Accepter d’ingérer quelque chose est trop déterminant pour la santé, pour l’affection et la tendresse pour ne lui laisser qu’un temps réduit, confié à une logique seulement commerciale.

La cuisine populaire vue par Eric Reithler

Eric Reithler est chef et conseiller culinaire pour l’agroalimentaire et la restauration. Il nous apporte son expertise et son savoir-faire  sur les secrets de la cuisine française et ceux qui font son rayonnement.

 

1/ Qu’évoquent pour vous les mots cuisine populaire et qu’est-ce que pour vous, la cuisine populaire ?

La cuisine populaire est partie constituante de mon ADN de cuisinier car mes premières émotions culinaires en sont issues. Elle est humble, sans âge et sans frontières, elle traduit la profondeur d’âme de ceux qui l’offrent, avec cet inégalable esprit de partage et de générosité. Cette cuisine-là est source perpétuelle d’inspiration.

2/ Que proposez-vous, comme image, comme souvenirs, comme goûts pour évoquer la cuisine populaire, votre cuisine populaire ?

L’image de la cocotte lutée contenant le baeckeoffe dominical que nous partagions en famille… avec ce symbole fort de toujours garder une assiette « au cas où quelqu’un passerait »…

3 / Racontez-nous un plat, un repas, une fête, qui selon vous, représente cette cuisine populaire.

…et le même baeckeoffe que j’ai réalisé bien des années plus tard au cours d’un voyage à La Réunion. La magie du croisement des cultures avec une cuisine à « 4 mains » pour le bonheur des papilles, lorsque le plat ancestral des jours de lessive au lavoir du village flirte avec le « rougail boucané »  et la surprise du gingembre qui s’étourdit de sylvaner.

4/ En quoi est-il compliqué d’évoquer ou de partager un goût que l’on pense propre à son expérience personnelle ?

Ce qui peut être compliqué,  est de « savoir » partager l’émotion ressentie au moment de la dégustation, et d’écouter les autres l’exprimer. Cette sensibilité est plus ou moins forte en fonction de notre parcours depuis notre enfance, mais il y a aussi l’intérêt que l’on veut bien lui accorder.

L’important n’est pas de convaincre de nos certitudes les personnes avec qui nous partageons ce goût, mais bien de les embarquer dans un voyage commun… dans une histoire partagée que chacun saura traduire en fonction de son vécu.

5/ Pour vous, cette cuisine populaire est-elle intime ou est-elle une ouverture au monde, à la curiosité ?

Toutes ces cuisines qui composent la Cuisine Populaire, nous ouvrent leur intimité, nourrissent notre curiosité dans un langage commun: le tour de main, pour une réalisation généreuse et métissée, avec un vrai devoir de transmission.

6/ Selon vous, en quoi la cuisine populaire peut elle présenter un enjeu social, culturel, politique ou agricole ?

Une des forces de la cuisine en général, c’est le rassemblement.  Elle peut être un trait d’union accessible, loin des leçons ou longs discours (politiques?!), qui facilite les échanges.

La cuisine populaire est naturellement liée aux univers: agricole, social et culturel… à la démarche ANDES (Association Nationale de Développement des Epiceries Solidaires).

7 / Comment pourrions-nous remettre la cuisine populaire de tous les jours au centre des préoccupations alimentaires d’aujourd’hui, avez-vous des idées pour mettre en avant la cuisine populaire ?

Justement en réalisant cette Cuisine Populaire en des lieux phares donnant de la visibilité à ces préoccupations: l’école et l’hôpital. Deux lieux chargés d’une certaine symbolique. Le premier pour l’éveil et la transmission, le second pour le voyage imaginaire et le réconfort.

 

 

 

La cuisine populaire vue par Diane Galland

Diane Galland est présidente de Vivactis Public relations, une agence de relations presse et de relations publiques spécialisée dans le domaine de la nutrition et de l’agroalimentaire. Grâce à Diane, nous pourrons en savoir plus sur l’intérêt porté par les médias pour la chose culinaire.

 

1/ Qu’évoquent pour vous les mots cuisine populaire et qu’est-ce que pour vous, la cuisine populaire ?

C’est la cuisine qu’on aime partager spontanément, naturellement, avec des personnes dont on se sent proche, la cuisine qui nous rassemble, nous relie. Elle peut être « intime », la cuisine des familles qui réunit la tribu autour de ses propres valeurs, ou bien extérieure, la cuisine de la rue que l’on «attrape» en passant, avec cette sensation de découvrir de nouveaux horizons, parfois de s’évader, voire même de s’encanailler… mais toujours une cuisine qui procure un plaisir simple, une cuisine qui met du baume au cœur, qui nous réconforte.

2/ Que proposez-vous, comme images, comme souvenirs, comme goûts pour évoquer la cuisine populaire, votre cuisine populaire ?

Mon grand-père Ernest rentrant de la pêche, ma grand-mère se demandant ce qu’il allait bien ramener, ce qu’elle allait devoir cuisiner, la curiosité autour de la besace contenant les poissons mystérieux, l’efficacité des gestes de Marie-Thérèse en cuisine… connaissant son affaire et enfin, « à table les enfants ! ». Le croustillant des tout petits poissons frits qu’on dégustait avec mes cousins du bout des doigts en riant.

La paëlla longuement préparée par ma mère, son frère, son père, en pleine nature dans une petite montagne du sud de l’Espagne. C’est un spectacle : il y a ceux qui « détiennent » le savoir et qui s’appliquent et ceux qui les encerclent, surveillant toutes les étapes et les commentant. Plus tard, on mangera tous ensemble assis sur des pierres en parlant, se régalant du craquant des petits calamars grillés, du moelleux du riz un peu caramélisé…

Le bon goût iodé des quelques huîtres avalées en catimini à deux, avec un petit verre de vin blanc. Ça se passe au coin d’un bar sur le marché, un dimanche, avec un petit brin de culpabilité… vite balayé parce que « après tout, c’est l’heure de l’apéro », les autres nous attendent pour commencer à préparer le repas, mais nous, on est allé faire les courses, alors on a bien le droit de se faire plaisir, juste une petite pause et on ramène le butin…

3/ Racontez-nous un plat, un repas, une fête, qui selon vous, représente cette cuisine populaire.

Les restaurants éphémères du salon de l’Agriculture à Paris, dans les espaces régions de France et Dom Tom. L’engouement des visiteurs pour commander des plats, se parant tout à coup de toutes les qualités tellement c’est simple et authentique ! De bons produits « typiques » instinctivement associés à de « meilleurs » produits, naturels et qui vous font voyager le temps d’un salon.

Les petits frichtis sur les marchés, les mouclades dans le midi, les poissons grillés chez les Lolo antillais en bord de plage… La bonne odeur des gaufres près des fêtes foraines…

4/ En quoi est-il compliqué d’évoquer ou de partager un goût que l’on pense propre à son expérience personnelle ?

Un goût est une sensation intime sensorielle, il peut être difficile de « trouver les mots » pour le définir. Le vocabulaire technique utilisé pour décrire des sensations organoleptiques sera précis et facilitera la communication verbale, certes, mais il ne permettra pas de transmettre les émotions profondes auxquelles ce goût peut être associé et qui lui donnent parfois justement  un autre goût … Celui du souvenir qu’il évoque …et qu’on n’aura pas toujours envie de partager!

5/ Pour vous, cette cuisine populaire est-elle intime ou est-elle une ouverture au monde, à la curiosité ?

Cette cuisine populaire est multiple, elle est à la fois traditionnelle et contemporaine, elle est surtout vivante, donc en évolution permanente. J’ai plutôt l’impression qu’elle oscille entre la sphère de l’intime et l’ouverture au monde. Le repas identitaire, le petit plat qu’on se mitonne dans son cocon, la cuisine du coin de la rue ou du bout du monde qui nous transporte vers d’autres espaces, proches ou lointains, nous faisant découvrir et apprécier des saveurs, des parfums, exotiques ou juste différents. La cuisine qui nous rapproche des autres, ou nous en éloigne parce que des tabous alimentaires ou des habitudes nous empêchent de la partager. Je ne mangerais pas de mygales à Phnom Penh même si c’est populaire …

6/ Selon vous, en quoi la cuisine populaire peut-elle présenter un enjeu social, culturel, politique ou agricole?

Dans populaire, il y a peuple, un peuple partage des valeurs communes, vit ensemble avec ses us et coutumes. Lorsque étudiante, j’habitais New-York, je me sentais terriblement frenchy avec mes amis au moment des repas que nous préparions le week-end : nous nous damnions pour un pot-au-feu, un bœuf bourguignon, un morceau de saucisson, une baguette, un camembert… Ingrédients achetés pas n’importe où, après une véritable chasse au trésor, payés chers et cuisinés avec ferveur. Aimer les mêmes choses, c’est parler la même langue, c’est le langage du corps et des émotions… ça crée du lien, ça réconcilie aussi.  Et le repas devient communautaire!

Mon grand oncle avait immigré aux États-Unis au moment de la seconde guerre mondiale et n’avait jamais remis les pieds en France, ayant retrouvé sa trace, invitée à les rejoindre pour Thanksgiving, j’avais réussi à me procurer un pot de cancoillotte, fromage local franc-comtois que je leur apportais. Le pauvre oncle de plus de 80 ans et son épouse ont pleuré en ouvrant le pot, c’était leur pays, leur village, leurs amis : toute une vie qui remontait à la surface. Voilà pour le côté social et culturel.

Un enjeu politique et agricole? Oui quand il s’agit pour nos politiques de promouvoir ou de défendre sur la scène internationale les produits constituant cette identité culinaire. Qu’on ait le droit de continuer à manger des fromages au lait cru… !

7/ Comment pourrions-nous remettre la cuisine populaire de tous les jours au centre des préoccupations alimentaires d’aujourd’hui, avez-vous des idées pour mettre en avant la cuisine populaire ?

C’est la cuisine des familles, des amis, des foyers, des rues, du quotidien, des jours de fête. Il faut aller la chercher partout où elle se pratique…J’imagine un Road Show, une « cuisine truck ambulante » qui sillonnerait les routes de France, s’arrêterait dans villes et villages et inviterait les habitants à prendre possession des lieux pour organiser un banquet populaire, cuisinant, certes, mais aussi installant la table, créant l’univers qu’ils souhaitent, décoration de table, fleurs… Le tout serait filmé, analysé par l’OCPOP et pourquoi pas un top chef de la cuisine populaire !! Qui aurait l’avantage de susciter l’intérêt du public… c’est dans l’air du temps ! On pourrait envisager un concours national annuel de la cuisine populaire à l’issue de la tournée …