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Redonner de la valeur à l’alimentation

 

food-summer-party-dinnerEn quelques années, la lutte contre le gaspillage alimentaire est devenue une exigence majeure. De nombreuses initiatives ont vu le jour : assouplissement des normes de calibrage des denrées agricoles, réflexion sur les dates de péremption des produits, récupération au profit des associations d’aide alimentaire, actions en restauration collective et commerciale, orientation des produits non consommables par l’homme vers l’alimentation animale, le compost ou la méthanisation, etc.

Ces réponses sont nécessaires… mais pas suffisantes ! Elles sont en effet essentiellement « techniques » alors qu’elles devraient être aussi de nature « culturelle », c’est-à-dire viser un changement de mentalités. Et en particulier, permettre au plus grand nombre de (re)donner toute leur valeur aux aliments.

Cette question de la valeur est fondamentale. Car que gaspille-t-on en réalité ? A l’évidence ce qui, à nos yeux, revêt peu de valeur. Ce qui est aujourd’hui le cas, pour une très large majorité de Français, de l’alimentation. Les évolutions, depuis le début des années 1950, du « système alimentaire » et plus largement de la société ont en effet contribué au déclin des valeurs traditionnellement attribuées aux aliments.

En tout premier lieu, le passage de la pénurie à l’abondance nous a fait oublier la valeur vitale – au sens littéral du terme – de la nourriture. Parallèlement, sa valeur monétaire n’a cessé de se réduire (la part des dépenses alimentaires totales est passée de 36 % du budget familial en 1959 à moins de 20 % aujourd’hui). Dans le même temps, la valeur sociale (davantage de mangeurs solitaires) et la valeur humaine associées à l’alimentation ont fortement décliné : le fait de ne plus connaître les personnes ayant contribué au repas servi à la cantine ou à la barquette de plat cuisiné accroît la propension au gaspillage (on jette moins facilement les restes du plat préparé avec amour par un être cher).

Plus profondément, les aliments ont aussi perdu leur valeur identitaire. L’aliment industriel contemporain est devenu, pour le mangeur, un bien de consommation à l’identité floue (que contient-il ? d’où vient-il ? qui l’a produit ? et comment ?). Dans une enquête récente, 1 Français sur 2 exprimait le sentiment de « ne plus savoir ce [qu’il] mange ». Or, il est difficile d’attribuer de la valeur à un bien qui n’a pas une identité claire. Et ce qui n’existe pas vraiment peut plus aisément disparaître dans une poubelle.

Avec la standardisation et la mondialisation, l’aliment moderne a aussi perdu sa valeur culturelle et symbolique (les savoir-faire anciens, les traditions culinaires, les habitudes alimentaires locales, les terroirs… qui, autrefois, étaient « incorporés » dans les aliments). Quant à la valeur sacrée de la nourriture, elle n’a pas résisté, dans les sociétés occidentales, au déclin de la religion.

Pour réduire le gaspillage de nourriture, il conviendrait donc de redonner de la valeur et du sens à l’acte alimentaire et aux aliments. Cela passera par :

  • l’acquisition, par le plus grand nombre, d’une culture alimentaire : connaissance de l’origine géographique et de l’histoire des aliments, de leurs techniques de production agricole et de fabrication, des femmes et des hommes qui contribuent à leur élaboration ;
  • le développement de compétences pratiques : savoir cultiver des légumes, choisir les bons produits, cuisiner, manger « en pleine conscience » ;
  • la (re)découverte du plaisir de manger : satisfaction des sens et convivialité du repas partagé.

Consommer ensemble des aliments savoureux, sains et chargés de valeurs positives est sans doute une des voies les plus prometteuses pour réduire, en amont, le gaspillage de nourriture. Les agriculteurs qui, avec raison, déplorent souvent le prix scandaleusement bas auquel ils trouvent leurs produits dans les grandes surfaces, pourraient être le fer de lance – et les bénéficiaires – de cette reconquête de la valeur de nos aliments. Et, partant, de la lutte contre le gaspillage.

Eric BirlouezPar Eric Birlouez. Mieux connaître Eric

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A bord des bateaux, la nourriture est sacrée

Floutée2Interview de Jean-Paul Frétillet

Quand le temps l’autorise, Yves Gamblin navigue dans la Baie de Saint-Malo à bord de son Antares, une petite embarcation de pêche. Il jette ses lignes et goûte, sans rancune, cette mer à qui il a donné les meilleures années de sa vie.

Ce jour-là, il remonte un bar de trop petite taille pour être vendu (selon la réglementation) et trop amoché pour être renvoyé dans le tourment des vagues. Le marin attrape une marmite, improvise un court-bouillon, et quelques minutes plus tard, casse la croûte de ce poisson à la fraîcheur providentielle. « Sur un bateau quand le repas n’est pas bon, c’est la journée qui est fichue. Mais quand une bonne odeur remonte des cuisines, cela redonne un coup au moral surtout quand la journée a été de chien, ce qui en mer est presque le lot quotidien » assure Yves Gamblin qui a soixante deux ans raconte ses souvenirs de  vieux loup de mer.

De Saint-Malo à Terre-Neuve, il a roulé plusieurs fois sur les flots de l’Atlantique. « C’était des campagnes de plusieurs semaines dans des conditions extrêmes. On mangeait plus souvent des nouilles et des patates que du poisson frais. On ne se plaignait pas car en haute mer, le repas c’est toujours le meilleur moment de la journée, avec le coucher bien sûr ».

A bord, la nourriture est sacrée et tous les marins, au long ou au petit cours, vous le confirmeront : sur les mers ou les océans, on fait gourmandise de tout bois.

Sur un bateau, le cuisinier est maître à bord après le capitaine ! Si curieux que cela puisse paraître, la tâche est confiée au plus novice, au moins gradé, au dernier arrivé. « Mais il est payé plus cher qu’un matelot, rectifie Yves Gamblin parce qu’il nourrit l’équipage. Il ne touche jamais au poisson comme le gars qui s’occupe de la radio. Souvent, il est aussi le mécano, les mains dans le cambouis le matin et dans la popote midi et soir. Pour beaucoup, c’est une corvée ! J’en ai vu faire un hachis parmentier avec du pâté Hénaff »

Tanguy Lagadeuc, patron de l’Indomptable, pêche dans la baie de Saint-Brieuc. Il vend une partie de son poisson sur le marché de Pléneuf Saint André dans les Côte d’Armor et fournit la table de Jean Marie Baudic (le Youpala à Saint-Brieuc) avec qui il partage un amour immodéré pour la cuisine.

Floutée1Le marin s’est frotté à la haute mer au début de sa carrière. « J’ai fini par m’apercevoir que marins et cuisiniers partageaient un métier de fou, avec des horaires de dingue, toujours sur la brèche avec des moments d’intense stress ! »

Tanguy Lagadeuc a appris à cuisiner (et surtout à aimer cuisiner) en naviguant. « Je n’avais pas le choix. Ou plutôt si, j’avais le choix entre faire la cale, c’est-à-dire stocker le poisson ou faire la cuisine ! Voilà ce qu’on m’a dit quand j’ai embarqué comme jeune mousse. Je ne savais pas cuisinier mais je n’ai pas hésité ».

Sur le bateau, il découvre une réalité : « Il faut du consistant, de la chaleur et de la quantité. C’est hyper important pour le moral des troupes. Après tu apprends à cuire le poisson. Friture, four ou court-bouillon ! Tu testes, tu expérimentes, tu te rencardes auprès des anciens, surtout les Portugais qui sont de gros mangeurs de poissons. Ils t’apprennent à saler la morue et à sécher la lotte. Tu découvres qu’au large il faut cuisiner par tous les temps et je mets au défi tous les chefs de venir à bord pour partager ce qu’on endure. Je ne suis pas certain que beaucoup tiendraient la barre ! »

Image2Pour son ouvrage passionnant « La cuisine des marins »[1] Camille Labro a vécu quelques expériences en mer. Elle raconte comment Xabi Martiarena, un pêcheur de Saint-Jean-de-Luz apprit à tirer partie des mouvements du bateau pour cuire le poisson selon la technique du « pil pil » : il s’agit de provoquer des « mouvements circulaires de la poêle hors du feu, ce qui permet de cuire le poisson très doucement, pendant que la sauce s’épaissit naturellement »[2]. Le marin aujourd’hui à la retraite ajoute : « Sur le bateau, il suffit de se tenir debout avec le plat et le roulis fait le boulot ».

Mais de ses rencontres avec les marins de pêche côtière, Camille Labro retient que l’on cuisine peu à bord des petits chalutiers : « Ils partent pour la journée et à bord ils ont très peu de temps pour cuisiner. C’est bien souvent la baguette et la charcuterie, l’encas que l’on dévore entre deux manœuvres. Parfois, c’est un petit sashimi de maquereau ».

Tanguy Laguadeuc confirme que pendant les sorties en mer il n’a pas beaucoup de temps pour cuisiner. Mais il en consacre un minimum pour préparer le repas de son équipage. La cuisine à bord est lilliputienne et n’autorise aucune préparation compliquée. « Je cuisine des choses simples et solides avec des bons produits. On essaie de se régaler. Et c’est un moment important où l’on se pose entre nous ».

Camille Labro raconte aussi ces instants de camaraderie : « C’est cocasse de les voir manger le plus naturellement du monde quand le bateau tangue, attrapant au vol, toutes les trente secondes le plat ou leur assiette ».

En mer où la faim, le froid et la fatigue se liguent contre l’homme, le repas avalé dans un lieu confiné et timidement chauffé prend tout son sens réparateur. Fut-il dans un étrange mélange de parfums ! Les marins ne s’en aperçoivent plus. Mais les sens du mangeur invité à bord sont soumis à la rude épreuve du roulis et des odeurs d’essence et de poissons putréfiés. Ce qui, au passage, permet de constater que l’eau ne monte pas à la bouche de la même façon sur terre ou en mer !

Quand la durée des marées s’allonge, quand les marins partent en mer plusieurs jours, la cuisine à bord devient une affaire plus sérieuse. Mais les hommes ne mangent pas du poisson tous les jours. « C’est comme si on  mangeait notre paie », explique Yves Gamblin. Les poissons qui passent à la casserole sont les plus cabossés, ceux qui ne pourront pas être vendus. « Tu n’as qu’à me blesser en douce un poisson si tu veux que je te le prépare me disait souvent le cuisinier quand je lui réclamais un petit extra » raconte encore Yves Gamblin.

Sur la route du retour trop longue, quand tous les vivres ont été épuisés, les recettes s’enrichissent de poissons. Ce sont quelques-unes de celles-ci que Camille Labro a consigné dans son ouvrage : « Elles sont marquées du sceau de la simplicité. C’est souvent de la cuisine mitonnée comme le marmitako, une recette de Didier Martinez, un pêcheur de Saint-Jean-de-Luz ». Le principe est de faire mijoter une sorte de court-bouillon épais avec tomates, aromates, vin blanc et pommes de terre. Vingt minutes avant de manger, on porte la sauce à ébullition, on éteint et on ajoute les morceaux de poisson du jour. Ils cuisent lentement et restent moelleux.

De cette cuisine des « restes » à bord ou à la débarque sont nés quelques fameuses recettes de soupe de pêcheur comme la bouillabaisse ou la bourride sur les bords de la Méditerranée ou la cotriade en Bretagne.

Sur les plus gros navires, les cargos qui prennent la mer pendant plusieurs semaines et parcourent les routes du monde, le chef navigue dans une cuisine centrale comme il en existe dans toutes les entreprises.

Jean-Pierre Hayot, directeur de l’école nationale de la marine marchande nous confirme que la question ne fait l’objet d’aucun enseignement autre que celui des normes d’hygiène et de sécurité. Celles-ci sont reprises dans le certificat obligatoire qualifiant tous les cuisiniers de navire battant pavillon français (objet d’une révision récente par un décret du 11 mai 2015) : « Depuis longtemps, les bateaux sont des concentrés de la mondialisation. Les équipages sont multinationaux. Le commandant de bord est parfois le seul français à bord. Il s’adapte aux cuisines d’ailleurs » précise Jean-Pierre Hayot.

Les navigants ne sont plus condamnés au surgelé et à la conserve. Si les bateaux appareillent les placards remplis, les réfrigérateurs sont alimentés en produits frais au gré des escales, une toutes les 24 ou 48 heures sur un parcours de six semaines entre la France et la Nouvelle Zélande, par exemple.

En complément de l’article :

EPSON MFP imageLucien Fournier, ancien commissaire de la marine, aborde la question cruciale de la nourriture à bord des navires de la marine marchande française du XVIIe au XXe siècle. Partant de l’organisation administrative de l’alimentation des équipages, ce livre examine les différentes denrées et boissons servies aux marins, le problème de leur conservation à bord, la distribution, la préparation et la distribution des repas. A la fin du XIXe siècle, les progrès techniques ont finalement résolu un problème qui a tourmenté des générations de marins sur toutes les mers du globe.


[1] La Cuisine des marins, voyage à bord des bateaux/recettes de retour de pêche – Photographies de Juliette Ranck – Editions Gründ.

[2] Ce principe de cuisson permet d’utiliser la gélatine de la peau du poisson pour lier la cuisson du poisson.

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L’huile d’olive est populaire, mais a-t-elle toujours été à la mode ?

Par Jean-Paul Fretillet

올리브기름 Olio d'oliva 橄欖油 Huile d'olive OlivenölComme le blé et le vin, l’olive est un marqueur millénaire de la culture méditerranéenne. Le fruit de l’olivier, arbre souvent séculaire, est le plus partagé dans la cuisine du sud. A l’inverse du vin, il n’est frappé d’aucun interdit religieux. C’est la première dimension populaire de l’olive que l’on croque ou que l’on déguste sous forme d’huile. « Elle est le symbole de ce que l’on pourrait appeler la fraternité culinaire des peuples de la Méditerranée, précise le sociologue Rémy Lucas. C’était vrai hier, dans l’Antiquité, ça l’est toujours, à une époque où la consommation d’huile d’olive dépasse largement le cadre de la Méditerranée ».

Mais le divin nectar n’a pas l’exclusivité dans la cuisine méditerranéenne. La concurrence avec les matières grasses d’origine animale comme le beurre ou le saindoux a parfois divisé et divise encore les habitudes alimentaires au bord de la Grande Bleue. Michel Chauvet, agronome et ethnobotaniste, spécialiste de l’histoire et de l’usage des plantes alimentaires l’illustre par trois exemples : « Dans l’est de la Méditerranée, on reste friand des huiles de sésame ou des pâtes de sésame, ce qu’on appelle le tahiné en Egypte. Les montagnards libanais cuisinent avec la graisse de queue de mouton et ils ont même sélectionné une race à ce dessein. Enfin en Espagne, dans le centre montagneux, on a toujours préféré, et on préfère encore le saindoux à l’huile d’olive ».

Nécessité fait parfois loi. Les auteurs de l’Inventaire du patrimoine culinaire (Provence- Alpes- Côte d’Azur) rappellent qu’en Provence (et ailleurs), l’église interdisait les graisses animales pendant les jours de jeun (vendredi et samedi) et le carême. C’est bien la preuve qu’il s’en consommait en dehors des jours maigres.

L’huile d’olive est donc populaire mais elle n’est pas la seule matière grasse dans la cuisine du bassin méditerranéen. Michel Chauvet ajoute que son usage culinaire quotidien est assez récent. « Autrefois, il était rare que l’on assaisonnât une salade avec de l’huile d’olive car les nourritures étaient principalement cuites ». C’est pourquoi, son utilisation était plutôt non alimentaire. Elle servait à éclairer les maisons. On la transformait en savon ou on en faisait un usage cosmétique. Ces pratiques renvoient à la symbolique religieuse, tout aussi populaire. Dans les trois religions du livre, l’huile d’olive a un caractère sacré. « Allah est la Lumière des cieux et de la terre. Sa lumière est semblable à une niche où se trouve une lampe. (…) son combustible vient d’un arbre béni : un olivier ni oriental ni occidental dont l’huile semble éclairer sans même que le feu la touche. (…) » dit le coran (S24V35).

Si l’huile d’olive, en dehors de son côté sacré, ne semble pas jouir d’une grande considération, on note que, dès le XVIII ème siècle, certains terroirs oléicoles revendiquent une supériorité qualitative colportée jusqu’à Paris. L’encyclopédiste provençal Claude François Achard note en 1787 que l’huile d’Aix-en-Provence est « la meilleure de la Provence ». Elle est « un peu amère et piquante dans les trois ou quatre premiers mois de sa fermentation ». Mais il déplore que « les habitants des provinces septentrionales » préfèrent « l’huile épaisse et douce dans sa formation » comme celles « de Grasse, de Nice, d’Aramont, de Draguignan, de Toulon » qui, « aux approches de l’été, piquent leur gosier ». De son côté, en 1835, J. Aymès, propriétaire du Bazar Provençal à Paris affirme que « les huiles d’Aix, qui n’étaient servies jadis que sur les tables des grands, sont aujourd’hui recherchées par toutes les classes ».

Comme la vigne a eu son phylloxéra meurtrier, l’olivier provençal a eu ses gels dévastateurs, ceux de 1929 et 1956. La production d’huile d’olive française s’est presque éteinte : 1000 à 2000 tonnes par an dans les années soixante dix contre 10 000 tonnes au début du siècle. Victime de la concurrence des huiles d’arachides, de tournesol ou de colza dont la consommation explose après la guerre, l’huile d’olive décline dans les statistiques, même en Provence. Elle n’est plus populaire!

Le retournement date des années quatre-vingt : de 20 000 tonnes d’huile d’olive consommées, on passe à près de 120 000 tonnes aujourd’hui. « Avant de redevenir populaire, l’huile d’olive est devenue un produit à la mode. Toutes les conditions étaient réunies », souligne Rémy Lucas. Ignorée, presque dénigrée, l’huile d’olive est la proie idéale des consommateurs de produits tendance. D’autant qu’elle croise un carrefour de circonstances favorables. La montée des arguments santé dans l’alimentation favorise l’huile d’olive et handicape les matières grasses animales. La promotion du régime crétois y contribue. Mais la réhabilitation de l’huile d’olive doit peut-être davantage à quelques chefs comme Roger Verger et son élève Alain Ducasse qui défendent les saveurs de la cuisine méditerranéenne. « L’huile d’olive devient un produit noble, explique Rémy Lucas, et à la mode. On évoque les origines, on compare les crus, on déploie un discours organoleptique sur ce produit comme on le faisait pour le vin. Son prix s’envole et on le conditionne parfois en flacon… comme un parfum. Dans Paris, les boutiques spécialisées dans les huiles de terroir fleurissent comme les oliviers au printemps. Les chefs ne jurent plus que par l’huile d’olive. « La suite logique propre à tout produit à la mode est de se démocratiser pour devenir un produit populaire » ajoute Rémy Lucas. « C’est ce qui s’est passé avec l’huile d’olive ». Les grandes marques à l’image de  Puget ont contribué à sa diffusion jusque sur les rives de la Manche, de l’Atlantique et de la mer du Nord ! Et parfois les statistiques jouent à fronts renversés. En 2014, un habitant de l’ouest de la France consomme plus d’huile d’olive qu’un Provençal ! 17,3 litres pour le premier, 15,2 litres pour le deuxième.

Dans les linéaires de la grande distribution, l’offre et le choix explose.  Pour le mesurer, il suffit d’aviser le rayon « Huile et Assaisonnement » d’un supermarché comme celui d’Intermarché à Ceyrat dans la banlieue de Clermont-Ferrand, en Auvergne région productrice et consommatrice d’huile de noix. L’huile d’olive occupe presque la moitié de l’espace. De l’huile de producteur  en passant par l’huile d’origine (Crête, Portugal, Italie,), à l’huile de marque, l’huile de distributeur, l’huile premier prix, l’huile mélangée et les huiles bio (les seules du rayon), le choix est impressionnant. Aucune autre huile n’offre une telle diversité. Dans ce magasin, l’huile de terroir n’est en concurrence qu’avec une huile de noix locale. La gamme des prix est assez serrée puisqu’ils  s’étalent de 3€24  à  8€26 pour une huile italienne d’origine. Le jour de cette visite, les trois clients rencontrés devant le rayon nous confiaient ou non leur motivation d’achat. Une septuagénaire d’origine portugaise : « Je regarde juste les prix. C’est cher. Moi, je prends mon huile d’olive dans la famille, et je rapporte des bidons du Portugal». Un homme de 35 ans environ, en costume : «Je prends une bouteille d’un demi litre, car je suis seul. L’huile d’olive c’est pour mes salades, c’est bon pour la santé». Enfin, un septuagénaire :« Ma femme m’a dit de prendre de l’huile de noix, c’est le goût d’ici. Non, je ne prends jamais d’huile d’olive».

Ces témoignages nous invitent à nous interroger sur le contenu du qualificatif «populaire ». Existe-t-il des similarités entre le « populaire » de la Provence du XIXème siècle  qui exprime la culture méditerranéenne antique et le « populaire » d’un supermarché d’une banlieue auvergnate plus coloré par la culture de masse ? Une chose est sûre. L’huile d’olive n’a jamais été aussi populaire et à la mode en même temps.

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Cuisine populaire, cuisine à la mode?

C’est une évidence, la cuisine est à la mode. En moins d’une dizaine d’années, elle a quitté la simple activité ménagère et l’hédonisme bourgeois, pour devenir, un propos de dîner mondain, le sujet que se doit d’aborder tout média, jusqu’à saturer le monde de l’édition papier et internet. Il faut être cuisinier ou cuisinière, il faut parler cuisine, et bien sûr posséder le carnet d’adresses des producteurs et des restaurateurs dans le vent. La cuisine et tout ce qui l’entoure est mode.

CourrierInternationalUne mode tellement absolue et envahissante, que la presse généraliste réalise aujourd’hui des numéros hors-série et spéciaux consacrés à la mode de la cuisine, et à toutes les tentatives artistiques utilisant la cuisine. Ainsi, le M (le magazine du Monde) du 25 octobre 2014 était un spécial gastronomie, et le Courrier International hors-série de la fin de l’année 2014 avait pour titre «La Vague Gourmande».

Si, jusqu’au début des années 2000, la cuisine était basiquement traité par le prisme des recettes, elle est aujourd’hui le sésame pour comprendre notre monde, le décrypter, l’analyser, le sentir. Comme si les recettes culinaires s’étaient transmutées en recettes magiques pour nous révéler tous les non-dits de notre société moderne et consumériste. Le phénomène est planétaire.

Cet engouement semble d’ailleurs chez certains laisser poindre un réel agacement. Steven Poole dans The Guardian, dit stop à cette « gastrolatrie » prônée par ceux qu’il nomme, les «foodistes». Pour lui cette passion de la cuisine a remplacé le sexe, la drogue et la religion : «oui, la nourriture est la nouvelle drogue des anciennes stars de la brit pop et de la génération qui était accro à l’ecstasy : c’est une substance hédonique moins dangereuse et plus respectable, la clé de la défonce maîtrisée et confortable». Une défonce toute puritaine, joliment anglo-saxonne, s’entend-il. Mais par-delà la provocation bien britannique, de la cuisine nouvelle drogue, l’auteur de l’article (paru traduit dans le Courrier International), met le doigt sur de nombreux travers de cette mode. Pour lui «si la nourriture est spirituelle, les cuisiniers célèbres d’aujourd’hui sont alors nos prêtres et nos gourous, des druides qui nous conduisent vers l’ineffable. Le cuisinier est en harmonie avec le terroir, il est l’interprète de Gaïa au service de notre plaisir et de notre ascension spirituelle. Nous ne faisons plus confiance aux responsables politiques ni au clergé, mais nous n’attendons plus qu’une chose, que des cuisiniers nous disent comment manger et comment vivre, une synecdoque morale qui ne pose aucun problème puisque nous acceptons sans rechigner de vivre à travers le prisme de la nourriture». De même il s’emporte de voir sur les dix best-sellers des ventes sur le site Amazon britannique en 2012, cinq sont des livres de cuisine, non, des recueils de recettes. Steven Poole nous rapporte aussi cette intéressante anecdote où Alain Robbe-Grillet raconte un déjeuner avec son ami Rolland Barthes «Dans un restaurant, m’a-t-il affirmé, c’est le menu que les gens consomment – non les plats, mais leur description. Voilà, il avait relégué tout l’art de la cuisine, qu’il adorait, à un exercice abstrait de vocabulaire». Prémonition d’une époque où la nourriture est à la mode, mais où la mode aime des canons de l’esthétique corporelle magnifiant la maigreur.

Photo1Certes la cuisine est à la mode, mais nous mangeons des mots, des images, c’est tellement plus sain. En cela le numéro spécial gastronomie du journal Le Monde est aussi révélateur. La rédaction du journal a confié à la revue Toiletpaper «de mettre en scène la folie de la pâtisserie avec son impertinence habituelle». Parce qu’aujourd’hui, l’art contemporain a forcément son mot à dire sur la cuisine. Mise en scène, installation, la cuisine et la pâtisserie sont objets. Le fond (qu’est ce qui est mangé ?) et  les causes (pourquoi ?) ont quitté le devant de la scène, dans un hédonisme distant qui s’extasie sur la forme. La fonction de la nourriture est oubliée, elle qui est faite pour remplir l’estomac afin de reconstituer la force – de travail – et nous satisfaire culturellement.

Mais d’ailleurs à quelle cuisine s’intéresse cette mode que nous avons tous constatée et observée? Ne seraient-ce pas seulement les aspérités remarquables de certains restaurants qui sont mis en avant ? Ou encore plus simplement, n’est-ce pas cette passion du culinaire, au sens de l’univers cuisine et non de la cuisine elle-même, qui monopolise toute les attentions ? Le lieu cuisine, ainsi que le matériel utilisé, n’est pas là tant pour être utile à la réalisation du repas quotidien, que pour exposer à la vue de ses invités un symbole de sa réussite sociale et de sa capacité à être dans «l’air du temps». Il serait d’ailleurs intéressant de connaître le temps d’utilisation et la fréquence de celle-ci, de ces gros appareils colorés d’aide en cuisine, coutant à l’achat presque un demi SMIC. C’est bien cette cuisine à voir et peut être pas forcément à manger, qui est devenue l’objet culte de la mode. S’exprimant à tous les niveaux de sa représentation, le producteur de beurre, le chef restaurateur, le restaurant, l’émission de télé, le livre de recettes, le matériel, qu’il faut connaître et pouvoir citer comme une chose entendue et prouver que nous sommes dans «l’air du temps», que nous participons à la mode.

Comme nous le disions déjà en parlant du bistrot populaire (lire l’article Bistrot popu, bistrot foutu ?), la cuisine quotidienne de la nécessité économique – en somme la cuisine populaire –  regarde passer le train de la mode changeante et versatile, sans réellement y participer. Pourtant la cuisine populaire capte, saisit au passage quelques éléments de ce que la mode donne à voir et à manger. Tel produit qui s’installe dans la durée, tel tour de main qui s’inscrit dans le quotidien, la cuisine populaire digère ce qui n’était qu’un effet de mode pour en faire un élément que l’on ne remarque même plus. Il en est peut être ainsi, d’influences asiatiques, du service à l’assiette repoussant le plat familial, ou de plats que toute une génération se met à manger. Souvenez-vous de l’omniprésente de l’omelette norvégienne des années 60-70, de l’immense succès du gâteau au chocolat coulant en son cœur des années 80, ou encore de l’omniprésence actuelle du macaron de n’importe quel parfum ! Alors oui, la cuisine populaire va picorer de ces artefacts que la mode a mis en avant, mais comme une chose de rien, qui est là tout simplement, et qui participe aussi à un propos de gourmandise. Car le propre de la mode, même en cuisine, est certainement de passer, de s’étioler, après avoir donné l’impression d’être un rouleau compresseur de pensée normative. Qu’en restera-t-il dans 10 ans ? Nous n’en savons rien, si ce n’est certainement qu’une petite musique quotidienne qui aura certainement changé nos habitudes. Là existe surement un champ d’observations et de réflexions intéressant pour la cuisine populaire afin de découvrir les prochains «bœufs mode» ou les préparations «à la mode de Caen».

La cuisine populaire a une rythmique plus lente qui lui est propre. Russell Banks, dans son Livre de la Jamaïque (Babel éditeur, 2012) a quelques lignes remarquables, pour nous parler du «goût jamaïcain en terme de musique », dont il dit « il arrive parfois qu’une société tout entière possède un goût parfait… Dans ce cas-là, une personne tout à fait ordinaire, voire un enfant, peut opérer des distinctions esthétiques que l’on considère habituellement comme du ressort exclusif des membres les mieux éduqués de la société ». Et de nous parler de ce vieux coupeur de cannes, « sachant tout juste lire, ou même analphabète, édenté, alcoolique et sans chaussures, …, un tel individu démontre un goût parfait, sans défaut, dès qu’il s’agit de musique. Il peut distinguer instantanément le faux de l’authentique, l’imitation de l’original, le sentimental du véritable romantique ». La cuisine populaire a cette capacité à juger et à aimer telle production, dont la cuisine, qui répond à ses attentes comme un langage et une abstraction du quotidien.

Menu1Ne pourrions-nous pas d’ailleurs nous poser la question autrement : est-ce que la cuisine populaire influence la mode ? Même si les chefs évoquent à l’infini leur grand-mère et leur souvenirs du quotidien, même l’évocation du goût du souvenir est souvent évoqué, il n’est pas évident que l‘invention du populaire au quotidien, soit réellement une source d’inspiration pour la mode. En quelques sortes, le William J. Cunningham n’existe toujours pas. Pourtant il est bien évident que ce que nous mangeons tous les jours est comme ce que nous portons dans la rue, riche d’invention et d’originalité. Certes, la mode se toque de nourriture précédée du qualificatif « street », mais pour très vite la déposséder de son accessibilité et/ou de son originalité. Nous pouvons être frappés que la street food soit totalement aveugle de la cuisine de rue la plus populaire, celle des camions à pizza.

Dans ce rapport, cet aller-retour entre populaire et mode, la révision permanente des clichés et des savoirs établis, semblent une nécessité à la compréhension de ce qu’est aujourd’hui notre nourriture quotidienne. Il est indispensable de perpétuellement se questionner sur la réalité de la pénétration dans le populaire, de ce qui semble reconnu par les vecteurs de la mode, médias et milieux spécialistes. Car la cuisine populaire est sujette aux changements et évolutions, mais parfois en suivant des chemins parallèles à la mode. Si les macarons et les légumes dits oubliés ont été à la mode, ils font aussi aujourd’hui partis du quotidien ; par contre, les saucisses polonaises vendues en GMS dans le nord de la France, ou la consommation de bouillie de millet en Vendée, n’ont à priori aucune chance de devenir à la mode un jour.

C’est bien cet invisible du quotidien que l’Observatoire des Cuisines Populaires cherche à connaître et à faire connaître.

Pour en savoir plus :

Contenus libres de droit. PDF à télécharger : Mode&CuisinePopulaire_ERoux_OCPop

Par Eric Roux: mieux connaître Eric.

Le gaspillage alimentaire : partage d’expériences

Le gaspillage alimentaire, on en parle chaque année, mais qu’en est-il vraiment ? Au-delà des bonnes intentions, qu’est-ce qui est fait concrètement sur le terrain ? Pour faire face à ce problème où il n’existe pas toujours de solutions miracles, des acteurs s’engagent au quotidien, dans leur métier, dans leur association ou tout simplement chez eux. L’OCPop les a interrogés :

Christiane Lambert est co-gérante d’une exploitation agricole dans le Maine-et-Loire et première vice-présidente de FNSEA (Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants Agricoles).

Guillaume Bapst, est directeur de l’Association Nationale de Développement des Epiceries Solidaires (A.N.D.E.S) depuis 2000. Les Epiceries Solidaires ont pour vocation la mise en place d’une aide alimentaire participative ; elles accueillent des personnes sous conditions de ressources, orientés par les travailleurs sociaux. L’une des actions phares de l’A.N.D.E.S est la valorisation et la gestion des excédents de productions en fruits et légumes.

Nicolas Guilloux, dirige deux centres commerciaux Intermarché dans l’Ain et le Rhône. Il est en charge de la direction marketing qui s’occupe du développement durable de l’enseigne, au sein du groupement des Mousquetaires.

Sur l’année écoulée, retenez-vous une action, une entreprise que vous considérez comme remarquable, exemplaire et reproductible dans la lutte contre le gaspillage alimentaire? « 

Christiane Lambert : Je retiendrais la création de l’association Solaal (Solidarité des producteurs agricoles et des filières alimentaires) créée par Jean-Michel Lemétayer au début de l’année 2013. Jean-Michel Lemétayer, (Président de la FNSEA de 2001 à 2010, décédé le 31 juillet 2013) avait contacté toutes les interprofessions, producteurs, acheteurs, distributeurs et abatteurs pour créer une plateforme de toutes les filières afin de gérer ce qui est parfois surproduit. Solaal sert d’interface entre la production et les douze associations nationales habilitées à recevoir des dons en nature comme les Restos du Cœur, l’Association nationale de développement des épiceries solidaires (A.N.D.E.S) ou l’Armée du Salut.

C’est Angélique Delahaye, ancienne arboricultrice, qui en est la présidente. (plus d’infos sur la plaquette « Plaquette – Solaal facilite le don alimentaire »)

Mon fils m’a fait aussi connaître à Bruxelles une initiative intéressante, les Disco soupe. Une initiative réalisable par tout le monde avec un peu de bonne volonté. Le principe est très simple : sensibiliser à la problématique du gaspillage alimentaire à sa façon, en passant le gâchis… à la casserole et en réalisant des distributions de soupes confectionnées à partir de légumes de retrait.

Guillaume Bapst : Je pense simplement à une de nos actions. Depuis plus de 5 ans, avant que tout le monde ne parle de gaspillage alimentaire, l’A.N.D.E.S a mis en place des chantiers d’insertion, sur les principaux marchés de gros français. 

Cette action a trois objectifs : 

  • Rendre accessible de plus en plus de fruits et légumes à des personnes en situation de précarité à travers les épiceries et associations livrées. 
  • Se servir de de ce dispositif pour permettre un retour à l’emploi, bien souvent pérennisé auprès d’entreprises travaillant sur les marchés de gros. 
  • Enfin, agir directement sur ce qui normalement serait gaspillé en étant jeté, en le réintroduisant dans le circuit alimentaire (voir programme sur les MIN d’ANDES). En gros sur 100 kg de fruits et légumes, légèrement abimés et normalement destinés à la poubelle sur un marché de gros, nous arrivons à en récupérer et redistribuer 55 Kg.

Nicolas Guilloux : Notre opération «fruits et légumes moches» est certainement la plus étonnante. D’ailleurs d’autres enseignes de la grande et moyenne distribution ne s’y sont pas trompées puisqu’elles  l’ont reprise. Nous avons fait le constat que le choix des fruits et légumes est conditionné par des histoires de calibrage et pas pour des  raisons de qualité gustative. En fait dans notre système de production tout le monde travaille pour le calibrage et l’aspect des fruits et légumes. 

Nous nous sommes donc demandés si nous ne pouvions pas valoriser ces fruits et légumes moches (20% de la production, même si ça diminue chaque année) en les vendant moins chers aux consommateurs, à peu près 30% de moins que des produits bien calibrés.  

Nous avons fait cette opération sous forme de test début 2014, et nous allons la déployer sur tout notre réseau (1800 points de vente) d’ici la fin de l’année.

« Le gaspillage alimentaire semble intéresser vivement les médias, mais est-ce un sujet populaire, au centre des préoccupations des Français? « 

C.L. : Je dirais que ce n’est pas encore un sujet assez populaire dans les médias. Alors oui, il y a des phrases chocs comme «qui jette un œuf, jette un bœuf», qui présente l’avantage d’interpeller sans culpabiliser. Mais tout de même, il faut juste avoir en tête ces chiffres : 40 kg de produits alimentaires sont jetés par an et par famille, dont 30 kg n’ont même pas été ouverts. 

L’année 2013 a été l’année de l’anti-gaspillage, mais il nous faut continuer ce travail de sensibilisation. La lutte contre le gaspillage alimentaire est une lutte de longue haleine. Sur notre stand, chaque année au salon de l’Agriculture nous accueillons les banques alimentaires pour présenter leurs actions de lutte contre le gaspillage. 

Je crois aussi qu’aujourd’hui les professionnels de la distribution ont fait des efforts. Ils proposent de plus petits conditionnements et de la vente en vrac, qui sont des moyens pratiques de mieux gérer les achats.  

En fait la prise de conscience du gaspillage alimentaire est une question d’éducation. Je viens  d’une famille d’agriculteurs où à table nous mettions dans notre assiette uniquement ce que nous pouvions manger.

 G.B. : Je pense que la prise de conscience et la communication autour du gaspillage alimentaire est le résultat de deux facteurs qui se croisent et auxquels les médias prêtent beaucoup d’attention. D’une part le discours sur l’augmentation et la visibilité des personnes en situation de précarité – des pauvres tout simplement  –  et d’autre part, une diminution importante de l’aide alimentaire au niveau européen. Nous avons cru que nous allions résorber la pauvreté avec tous nos produits mis au rebut, et que ce n’était qu’une histoire de redistribution. Le problème n’est pas si simple, et surtout n’est pas qu’une histoire de vases communicants. Car ce qui est surproduit ne correspond pas forcément à ce qui est nécessaire aux personnes pauvres. Par exemple, il y a trop de conserves et pas assez de produits frais. 

De plus, ce n’est pas parce qu’on veut redistribuer qu’on y arrive forcément. Il faut trier, ré-empaqueter, transporter. Tout ça coûte très cher et n’est pas toujours facile à mettre en place. Enfin, il y a toute une catégorie de produits, compliqués à gérer, car ils ont une conservation très courte : par exemple, la surproduction de repas en restauration collective. Dans ce cas concret,  nous n’avons que deux jours pour reconditionner et distribuer. 

N.G. : Je pense vraiment qu’aujourd’hui le gaspillage alimentaire est un sujet populaire qui va dans le sens des préoccupations des Français. Ce que nous rapporte l’agence de sociologie avec qui nous travaillons (Sociovision), c’est que les Français développent tout ce qui est de l’ordre de la débrouillardise, du système D, et des moyens de ne pas gaspiller de manière générale. Prenons un exemple: cet été (2014) nous remarquons une baisse de l’achat des fruits et légumes dans un contexte de baisse des cours (entre 15 et 20%). Cela veut dire que les consommateurs se tournent vers d’autres système de distribution, mais surtout je pense que l’autoproduction a réalisé une forte poussée cette année (voir l’article « Conserver, une autre manière pour ne pas gaspiller »). C’est un moyen de mieux consommer ou de consommer malin. Il faut que nous soyons intelligents pour inciter nos clients à mieux acheter. 

Mon but est de montrer et de prouver à mes clients que je fais preuve d’initiative pour leur proposer moins cher et meilleur, des produits que je continue à acheter honnêtement aux producteurs.

« Le gaspillage alimentaire est présent de la mise en production à l’utilisation en passant par  la distribution. N’est-ce pas la preuve que par-delà toutes les initiatives personnelles, associatives et militantes, ce gaspillage fait partie intégrante de notre système de production alimentaire? « 

C.L. : C’est l’abondance qui entraine le fait de jeter. 

Ce qui a beaucoup changer c’est le respect que l’on porte à l’alimentation et aux produits alimentaires. Aujourd’hui, tout est à disposition tout le temps, et par conséquent les consommateurs ont moins de retenu à jeter. 

La production de produits alimentaires est sujette à des aléas, souvent induits par les conditions climatiques et les fluctuations d’un marché devenu aujourd’hui mondial. L’offre connaît des pics de production non prévisibles. Il faut donc que les interprofessions et la distribution soient capables de gérer ces phénomènes liés au marché et de réinjecter les surplus en les mettant à disposition d’actions caritatives.

La grande distribution fait d’ailleurs de ces actions éthiques un levier de communication qui valorise leur image. Mais peu importe, le plus important est que cela bénéficie aux associations et surtout aux personnes en situation de précarité.  

Je pense aussi que les évolutions et pratiques de distribution, comme le passage  du « vrai rayon boucherie » au pré-emballé en libre-service, induit plus d’invendus, 7% je crois. Le boucher et son savoir-faire ne sont plus là pour conseiller le consommateur et valoriser découpes et transformations. 

G.P. : Bien sur, tant que nous serons dans une massification de la production, nous serons incapables de prévoir une offre qui répond réellement à la demande. Nous avons essayé au sein des épiceries solidaires de mettre en place, en particulier en faisant du maraîchage, un système de production répondant à la demande vraie et non à la demande imaginée. C’est faisable, mais à une petite échelle. C’est bien l’ensemble de la chaine qui est responsable du gaspillage alimentaire, du champ à l’assiette. Mais ne nous trompons pas, aujourd’hui la prise de conscience de chacun et des consommateurs en particulier est indispensable, car tout simplement, c’est l’utilisateur au final qui gaspille le plus, avec 30% des produits alimentaires jetés.

N.G. : C’est un peu plus compliqué. Je pense qu’aujourd’hui le maître du jeu est le consommateur. Il est capable de dire «je suis capable d’acheter beaucoup plus que je ne peux consommer». Nous pourrions le dire autrement «le consommateur est capable d’acheter trop, moins cher, au lieu d’assez, au prix habituel». Avec ce raisonnement évidemment, la lassitude d’un produit et la date limite de consommation peuvent entraîner du gaspillage. Pour aller dans votre sens, notre système est encore trop basé sur le prix des produits alimentaires plus que sur la satisfaction des besoins des consommateurs en juste quantité.

Tous nos contenus sont libres de droits.

Cuisine poubelle, par zoom architecture

Retrouvez chaque semaine sur le site de l’OCPOP un projet culinaire original au croisement de la street food et des nouveaux modes d’appropriation de l’espace public, extrait du mémoire d’Audrey Harlange.

cuisinepoubelle1Cuisine Poubelle est un dispositif mobile présenté pour la première fois dans le cadre des performances « Nouvelles vagues » de la Biennale d’art contemporain de Lyon en novembre 2007. L’objectif de ses créateurs, le collectif grenoblois Zoom, était de détourner un objet domestique et urbain coutumier suscitant peu d’intérêt, et de le recycler en un support de rencontres et de convivialité. Cuisine Poubelle a été fabriquée sur base d’un conteneur urbain standard pour pouvoir « être soumise aux sollicitations de l’occupation de l’espace public ». Une fois statique, elle se déploie et perd son aspect extérieur de conteneur pour devenir un véritable espace de préparation culinaire. »[1]

Zoom invite le public à reproduire ce dispositif suivant le principe du DIY (Do it yourself), et en communique le schéma de montage sur demande.

Pour en savoir plus : http://www.zoomarchitecture.fr/blog/

A PROPOS DE L’AUTEUR – Coordinatrice du projet artistique Kollisions partagé entre Bruxelles et Berlin, Audrey Harlange porte depuis longtemps un intérêt prononcé pour les pratiques éphémères. Elle se met à explorer l’aliment comme médium artistique et entame en 2013 un master en design culinaire à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles.  Après un travail de fin d’études et une première publication consacrés au street art, à la street food et aux nouveaux modes d’appropriation de l’espace public, elle crée le collectif Frisko en collaboration avec une artiste et chef originaire du Japon, Suzuna Yamashita. Suivant une approche fusion, mêlant souvent traditions culinaires japonaises, nouvelle gastronomie européenne et street food, elles réalisent, sous le nom de ‘food tailors’, des installations spécifiques et des performances ‘sur mesure’ pour différents collectifs d’artistes et lieux d’exposition – Spores insideout/Compagnie L’Indiscrète, Tetra/Centre culturel Jacques Franck, Les espèces altérées/La Ruche,…

The dumpling express, par something fantastic

Retrouvez chaque semaine sur le site de l’OCPOP un projet culinaire original au croisement de la street food et des nouveaux modes d’appropriation de l’espace public, extrait du mémoire d’Audrey Harlange.

The Dumpling Express est un dispositif mobile fonctionnant à l’énergie solaire créé par un collectif de quatre architectes établis à Dumplingexpress1Berlin. Ses concepteurs, Something Fantastic, l’envisagent comme un « acte de propagande qui éveille un désir d’explorer de nouveaux procédés culinaires et de rendre les rues de la ville vivantes »[1]. A la fois high-tech et low tech, ce dispositif emploie une ressource naturelle existante et permet de cuisiner sans utiliser de combustibles fossiles comme le charbon, ni d’électricité.

Le collectif le considère comme la « manifestation 1:1 de leur vision de l’architecture du futur »[2].

  1. Le push-cart présente un réflecteur parabolique d’un mètre de diamètre
  2. … ainsi qu’un module, constitué d’une armature en bois et de panneaux en acier et contreplaqué, pouvant faire office de petit bar à sauces lorsque le couvercle est déplié…
  3. … le tout est monté sur un tricycle de seconde main.
  4. Le dispositif est directement opérationnel. Les beignets préparés minute peuvent s’accompagner de condiments chinois et de sauces.

DumplingExpress2A. Le réflecteur parabolique concentre la lumière du soleil sous la casserole. La vapeur qui s’en dégage monte, passe au travers de paniers de cuisson et optimise la cuisson des beignets.

B. Le cuiseur est parfaitement aligné sur le soleil lorsque la vis située sur le cadre pointe en sa direction et ne projette aucune ombre. Un axe de rotation permet d’ajuster son orientation verticale et, il suffit de déplacer le vélo pour modifier sa position horizontale.

C. La position du cuiseur solaire doit être réajustée toutes les dix ou vingt minutes selon les saisons.

D. Les beignets chinois (Jiaozi, Baozi) sont faits à partir d’une pâte à ravioli ou de pâte levée. On peut les farcir de viande, de crevettes, de tofu et de toutes sortes de légumes. C’est une alternative saine et gourmande qui peut s’apprécier tout au long de la journée. Vu qu’ils ne requièrent pas une préparation élaborée, les Jiaozi et Baozi s’inscrivent dans un registre street food.

 

Pour en savoir plus : http://somethingfantastic.net/#

 

A PROPOS DE L’AUTEUR – Coordinatrice du projet artistique Kollisions partagé entre Bruxelles et Berlin, Audrey Harlange porte depuis longtemps un intérêt prononcé pour les pratiques éphémères. Elle se met à explorer l’aliment comme médium artistique et entame en 2013 un master en design culinaire à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles.  Après un travail de fin d’études et une première publication consacrés au street art, à la street food et aux nouveaux modes d’appropriation de l’espace public, elle crée le collectif Frisko en collaboration avec une artiste et chef originaire du Japon, Suzuna Yamashita. Suivant une approche fusion, mêlant souvent traditions culinaires japonaises, nouvelle gastronomie européenne et street food, elles réalisent, sous le nom de ‘food tailors’, des installations spécifiques et des performances ‘sur mesure’ pour différents collectifs d’artistes et lieux d’exposition – Spores insideout/Compagnie L’Indiscrète, Tetra/Centre culturel Jacques Franck, Les espèces altérées/La Ruche,…



[1] http://somethingfantastic.net/# Citation originale: « a propagandistic ruse within the cityscape that creates a desire for a modern way of cooking and a more lively street scene. »

[2] http://somethingfantastic.net/# Citation originale: « 1:1 Manifestation of how Something Fantastic thinks future architecture should be. »

La cuisine populaire vue par Jérôme Bonaldi

Jérôme Bonaldi est un journaliste et animateur français. Après des débuts remarqués à France Inter, il fera sensation à Canal + dans l’émission Nulle Part Ailleurs dans les années 1980. En 1994, il présente une émission de vulgarisation scientifique Dis Jérôme, et rejoind à partir des années 2000 Laurent Ruquier sur Europe 1 où il présente au grand public les dernières innovations technologiques. Après un passage sur France 2, Jérôme Bonaldi s’illustre au théâtre dans Un fil à la patte. Véritable trublion de la télé, considéré comme le « gaffeur sympa » du direct, Jérôme Bonaldi a donné son nom à l’expression « faire un effet Bonaldi ».
Jérôme Bonaldi a accepté de répondre à l’OCPop sur sa vision de la cuisine populaire.

 

Première question : C’est quoi la cuisine populaire pour vous?

 

 

Deuxième question : Quels sont vos souvenirs de Cuisine Populaire?

 

 

Troisième question : La cuisine populaire est-elle un enjeu social et politique?

 

 

Dernière question : Comment promouvoir cette Cuisine Populaire?

Lutter contre le gaspillage c’est apprendre à mieux se nourrir

MireilleDufauANDES

 

Mireille Dufau est conseillère en économie sociale et familiale. Spécialiste de l’action socio-éducative, elle travaille aujourd’hui comme animatrice réseau pour l’Association Nationale des Épiceries Solidaires (ANDES).

Premier volet de notre dossier consacré à la lutte contre le gaspillage, nous avons demandé à Mireille de nous parler de ses actions pour limiter le gaspillage alimentaire.

OCPop : où se situe pratiquement le gaspillage ? 

Mireille Dufau : Le gaspillage alimentaire dans un foyer est avant tout dû à une mauvaise gestion des approvisionnements et de l’utilisation des denrées alimentaires. Ceci est parfois induit par des propositions sur les lieux de ventes, où ce qui semble être un moyen d’économie devient une source de gaspillage. Les gros packagings de produits périssables par exemple, une famille croyant faire de bonnes affaires, au final va devoir jeter. Deux raisons à cela : les dates limite de consommation trop courtes ne permettent pas de tout manger rapidement, ou plus simplement la lassitude de toujours manger la même chose entraîne du gaspillage. Finalement ce qui avait été acheté à bon prix est jeté.

Acheter toujours la même chose peut aussi entraîner du gaspillage. Le raisonnement est simple «je sais que ça ils aiment et je pense que tout le monde va le manger». Pourtant mettre de côté la variété alimentaire engendre aussi une lassitude, source de gaspillage. Ce sont bien sûr certains types de produits qui sont mis de côté. Poissons, fruits et légumes sont délaissés, lentilles, pois chiches et tous les légumes secs ne sont pas utilisés. Mais il existe peut-être une raison toute simple à cela. Tous ces aliments, source de diversité alimentaire, nombre de foyers ne savent plus, ne veulent plus les cuisiner. Les légumes secs,  à la valeur énergétique et certainement gustative élevée, semblent plus compliqués à cuisiner. De manière générale les légumes demandent une certaine connaissance technique pour être préparés. En fait le constat, c’est que la transmission culinaire s’est perdue entraînant une ignorance des techniques. Et ça c’est un problème bien plus global. Une certaine forme de la société de consommation a privilégié les parties nobles, faciles à cuisiner, ou les produits rapidement mis en œuvre en cuisine, laissant de côté tout un ensemble de cuisine domestique et populaire qui consistait à mettre en valeur la totalité des produits tout au long des saisons.

OCPop : que voulez-vous dire ? Les gens ne savent plus cuisiner ?

M.D. : Ce n’est pas tout à fait ça. Ce que je veux dire c’est plutôt que les personnes qui cuisinent à la maison ne savent plus valoriser les produits dans leur intégralité. On ne cuisine que ce qui va vite et toutes les techniques «en escalier» où à partir d’un produit brut il est possible de réaliser plusieurs préparations économiques, sont oubliées. C’est l’exemple de la botte de radis. Les radis sont consommés avec du pain et du beurre et les fanes sont jetées. Pourtant, logiquement, ces fanes avec une ou deux pommes de terre peuvent être à la base d’une soupe. De la même manière, les poulets qui ne sont presque plus proposés qu’en version prêt-à-cuire (PAC), ont réduit le champ des possibles des préparations culinaires, laissant de côté ce qui pouvait être préparé avec le gésier et le foie, le bouillon fait avec le cou voire la carcasse après cuisson ou encore les préparations avec les morceaux de viande que l’on récupère après avoir enlevé les blancs, les cuisses et les hauts de cuisse.

OCPop : pour éviter le gaspillage, ne faut-il pas simplement prévoir son alimentation, sa cuisine?

M.D. : Souvent l’utilité de la liste a été oubliée. Pour gérer son budget et sa manière de se nourrir, il faut pouvoir prévoir, plutôt que de fonctionner par envie sur le lieu d’achat. Il faut essayer de gérer ses besoins et privilégier le réfléchi sur l’impulsif. Même si la publicité me dit que ce produit est bien, si je n’en ai pas besoin, je n’ai pas la nécessité de l’acheter. Sinon, cet achat impulsif a toutes les chances de finir dans mon placard ou mon réfrigérateur, sans que je ne l’utilise, et être jeté. J’achète tel produit pour ressembler aux autres (parce que les autres doivent eux aussi l’acheter) et non pour répondre à mes besoins.

Optimiser les rangements au réfrigérateur et dans ses placards est aussi un moyen d’éviter le gaspillage : savoir faire passer devant les achats plus anciens, et derrière ceux plus récents. Organiser le roulement de ses rangements est un moyen efficace de lutter contre le gaspillage.

OCPop : et pour la pratique de la cuisine, existe-t-il des solutions? 

M.D. : Il faut avant tout communiquer sans jamais stigmatiser. Tout faire pour renouer le fil de la transmission. Les ateliers de cuisine sont pour cela très efficaces, mais pas pour l’exceptionnel, il faut cuisiner pour le quotidien. De plus, tout le monde est concerné, tout niveau de revenus, c’est la base d’une économie quotidienne et domestique s’adressant aux familles, aux étudiants, aux personnes seules et aux familles monoparentales.

Il faut favoriser les espaces de transmission entre ceux qui savent et ce qui désirent savoir.

C’est toute la chaîne de production, de distribution et de consommation qu’il faut sensibiliser. Même si le choix des variétés et des qualités est étendu, c’est l’absence de choix de niveaux d’utilisation qui entraîne le gaspillage. Mettre de nouveau à disposition les techniques d’une cuisine de restes valorisant les produits dans leur intégralité tout en sachant exploiter ce qui peut rester à la fin d’un repas. Surtout que la plupart des personnes l’entendent et savent que c’est possible, mais ne savent pas forcément le faire, souvent parce qu’ils n’osent pas. Mais ce n’est pas mal de ne pas savoir faire, il faut valoriser les passages à l’acte culinaire.

  1. Les conseillères en économie sociale et familiale sont issues des anciennes maîtresses de maisons des institutions et reçoivent une formation d’économat domestique. C’est une profession qui a été rapprochée des travailleurs sociaux, éducateurs et assistantes sociales. Leur métier consiste à aider les familles qui ont de faibles budgets et à gérer leurs économies, en particulier leur budget alimentation.

A la suite de cet entretien lire «La soupe, une arme anti-gaspi?»

Contenus libres de droit. PDF à télécharger: MDufau_LutterVsGaspillage

Gaspillage alimentaire: quelles solutions? (Introduction)

Le gaspillage alimentaire prend de multiples formes et il n’est pas toujours facile de comprendre comment lutter contre. Diversifiant les rencontres, l’OCPop tente de nous aider à y voir plus clair… Découvrez les grandes lignes de ce dossier porteur de sens grâce à Eric Roux, porte-parole de l’Observatoire des Cuisines Populaires.

 

Pour en savoir plus :

La cuisine populaire est aussi innovante

Comme le langage ou l’habillement, tout aussi quotidien, notre nourriture est sujette à un renouvellement constant. La cuisinière et le cuisinier de tous les jours, tous les jours vont innover imperceptiblement mais certainement. Sensible aux mouvements du quotidien, la cuisine populaire change, peut-être parfois pour refaire, mais plus souvent pour se transformer.

Bien évidemment dans cette construction du goût si fragile, car nourrie de souvenirs si sensibles, il est impossible de retrouver une saveur ancienne, car le temps et le changement qu’ils induisent l’auront si modifiée, qu’elle sera devenue nouveauté (voir l’article avec Michel Bras, Innovantes tomates farcies).

Il existe autant de différences entre une robe de la fin du XIXème siècle, froufrouteuse et longue, et une minijupe des années 60, qu’entre la blanquette de l’Assommoir d’Emile Zola et la blanquette de Nermin en 2012.

Comme pour la mode vestimentaire, la cuisine populaire joue un chassé-croisé complexe entre haute cuisine et prêt-à-porter. Qui nourrit qui ? Est-ce le chasseur de tendances rapportant des photos de « la rue qui s’habille » pour nourrir la haute couture, ou sont-ce les grandes marques qui alimentent le prêt à copier de la production de masse pour s’habiller?

Sans début ni fin, le débat n’est pas très intéressant au-delà du constat de la capacité à sublimer le banal chez un grand chef et la capacité du « cuisinier du commun », à faire redescendre la cuisine du restaurant gastronomique dans l’assiette de tout le monde (prochainement, lire l’entretien avec Benedict Beaugé, sur son dernier livre, «plat du jour, sur l’idée de nouveauté en cuisine»).

Par contre chaque époque est marquée par ses emblèmes. Des plats, des goûts, des mots culinaires pouvant identifier sans trop de problèmes telle ou telle époque, poussée à chaque fois dans l’oubli du temps qui change. La cuisine vintage, comme témoin de l‘innovation. C’est le petit jeu auquel s’est prêtée l’OCPop en essayant de caractériser les décennies depuis l’après seconde guerre mondiale par des plats et des desserts (Vous êtes cordialement invités à commenter et compléter cet essai). Nous avons d’ailleurs demandé à Eric Reithler de vous offrir certaines recettes de ces plats marqueurs d’époque pour vous inviter à jouer à la cuisine vintage: une blanquette de veau à l’ancienne, un fondant au chocolat noir ou encore un gâteau de foie blond de volaille sauce tomate.

Autre levier, matrice du changement, la circulation des produits. Nos sources d’approvisionnement et les produits alimentaires à notre disposition ont totalement modifié notre manière de manger. Michel Troisgros dans une interview nous dresse le portrait des changements qu’ont connus son père et lui en terme d’approvisionnement.

Enfin nous avons demandé  à Elisabeth Scotto, célèbre rédactrice des fiches cuisines du magazine Elle, de porter un regard critique sur les innovations culinaires dans ses propositions aux lectrices (à lire prochainement).

Bonne lecture.

 

Pour en savoir plus :